Apprends-nous à prier (Luc 11,1-13)

Prédication du dimanche 27 juillet 2025

Un désir de prier

Juste avant ce passage, Marie est assise aux pieds de Jésus, et l’écoute. N’est-ce pas l’image idéale que nous pouvons avoir de la prière, dans la simplicité du silence ?

 

Et Marthe a aussi sa façon à elle d’aimer Jésus, en agissant, en l’interpellant. Sa vie est pleine de bruit, d’activité ; est-ce un échec, est-ce un obstacle à l’intimité avec Jésus ? Ou y a-t-il différentes manières de prier ?

 

Et puis au premier verset de ce nouveau chapitre, tout commence par Jésus qui priait. Nous n’en savons pas plus. Mais c’est comme si en une phrase nous était révélé le secret de Jésus, sa vie intérieure qui lui permet d’être qui il est et de faire tout ce qu’il fait.

 

Dans la première lettre aux Thessaloniciens, Paul écrit ces deux petits versets : « Soyez toujours joyeux. Priez sans cesse. » (1 Thessaloniciens 5, 16-17). Quelle idée lumineuse, quel beau programme de vie !

 

Alors je crois que nous pouvons facilement être convaincus que prier est d’une importance vitale, et nous en avons le désir. Mais entre ce désir de prier, d’une vie spirituelle intense et profonde avec Dieu, et souvent la réalité de notre vie, il existe souvent un décalage.

 

Moi-même je me sens un peu illégitime pour vous parler de la prière, tant je trouve ma prière pauvre ou brève ou inexistante, à moins d’appeler prière d’autres parties de ma vie qui ne correspondent pas à l’idée habituelle de la prière. Je n’ai pas un tempérament très méditatif ; les exercices de relaxation m’ennuient pour rester poli.

 

D’où la question toujours brûlante : comment prier ? C’est le besoin que ressent le disciple qui demande à Jésus : « Seigneur, apprends-nous à prier. »

Seigneur, apprends-nous

Et en fait, avant d’entendre la réponse de Jésus, il y a déjà beaucoup à recevoir de cette demande du disciple. « Seigneur, apprends-nous à prier. » C’est un aveu de pauvreté, mais paradoxalement c’est déjà une prière, la première prière.

 

C’est plutôt rassurant de nous dire que les disciples de Jésus ne savaient pas forcément prier. Et pourtant ils ne sont pas tout néophytes dans la foi : nous sommes au chapitre 11 sur 24, l’évangile n’est pas loin de sa moitié ; au chapitre précédent, Jésus a envoyé soixante-douze disciples proclamer partout le règne de Dieu. Et puis tout à coup on s’avise qu’au moins un disciple ne sait pas prier ; et sans doute beaucoup plus, puisqu’il fait sa demande en nous, au pluriel, comme le porte-parole de tous.

 

Il a cette humilité de vouloir apprendre ; et nous sommes tous toujours en apprentissage. En fait le disciple est par définition l’apprenti, l’apprenant. Être disciple, c’est porter en nous cette part d’inachevé, et l’attendre d’ailleurs, l’attendre d’un maîtres que nous suivrons, le Seigneur. C’est un lien de dépendance, d’incomplétude. Mais positivement, le disciple est en croissance, il grandit spirituellement à l’école de Jésus. Il est donc beau pour nous d’être disciples, et d’avoir à apprendre du Christ.

 

Prier est souvent vu comme une compétence que peut-être nous n’aurions pas. Et c’est culpabilisant. Il faudrait prier et nous n’y arrivons pas. Sous-entendu, je ne suis pas un bon chrétien parce que je prie mal ou pas assez.

 

J’ai croisé des jeunes convertis qui prenaient très au sérieux cette exigence de la prière, et qui y consacraient plusieurs heures par jour, et qui se disaient qu’il fallait encore passer de trois heures à quatre heures par jour pour progresser dans la foi et grandir en sainteté.

 

Je les admire car j’en suis incapable. Expert en prière je ne suis pas. Mais j’ai cessé de les envier et de les croire supérieurs à moi. Car j’ai constaté que tout n’est pas idéal pour eux. J’ai peur que ces nouveaux baptisés s’épuisent et soudain laissent tout tomber, car cela arrive. Comme si la foi était une passion qui se vivait tout feu tout flamme dans l’enthousiasme de la découverte, et qui s’éteignait après quelques années, parce que nous ne sommes pas toujours un buisson ardent qui brûle sans se consumer.

 

Dans nos vies nous rencontrons des oasis, des sources d’eau vive et des verts pâturages, mais aussi des déserts arides ou des ombres ténébreuses. La prière, c’est aussi persévérer avec mes faiblesses. J’ai encore à apprendre à prier du Christ, j’ai encore à lui dire : « Seigneur, apprends-nous à prier. »
Prier c’est être relié à Dieu. Apprendre à prier, c’est apprendre la foi qui est donnée par Dieu, l’espérance qui naît de Dieu, l’amour qui signifie la présence de Dieu. Si nous savons prier nous avons tout.

 

Luther dans son Grand catéchisme décrit ces pensées qui nous arrêtent :

« ‟Je ne suis ni assez saint ni assez digne ; si j’étais aussi pieux et aussi saint que saint Pierre, que saint Paul, alors je prierais.” Mais loin de nous de telles pensées ! […] tu dois dire : ‟La prière que je fais est, à la vérité, tout aussi précieuse, aussi sainte, aussi agréable à Dieu que celle de saint Paul et des plus grands saints.” »

Il relie la prière au deuxième commandement : « Tu ne porteras pas le nom du Seigneur ton Dieu en vain » (Exode 20,7). Il le déploie en positif : tu invoqueras donc le nom du Seigneur pour le louer. « Que ton nom soit sanctifié ». Et sur ce commandement il fonde la prière. La prière est donc pour tous, elle n’est pas réservée à de grands mystiques ou à ceux qui ont une vocation contemplative.

 

Nous avons donc ce point de départ, cette première prière du disciple qui peut vraiment être la nôtre : « Seigneur, apprends-nous à prier. » Dans cette simple phrase, nous invoquons le nom du Seigneur, nous confessons notre foi : « Oui, Jésus-Christ est le Seigneur. »

Des mots à dire

Que répond Jésus ? Il aurait pu donner une méthode, un manuel, un mode d’emploi, une théorie, une théologie de la prière. Mais il donne juste une prière.

 

À priori c’est un peu décevant, je trouve. Je voudrais répondre : non mais Jésus, apprends-moi à prier avec mes propres mots, je ne vais quand même pas répéter toujours ceux qu’un jour tu nous as donnés. Pour moi la prière, ça doit être chaque jour nouveau, intense, fervent, merveilleux, spirituel, source de joie, presque l’extase, une révélation de toi. Je ne vois pas bien le rapport avec la répétition de ces mots-là.

 

Je suis un peu comme Naaman le chef de l’armée syrienne, lépreux qui va voir le prophète Élisée pour être guéri. Élisée envoie un serviteur lui dire de se baigner sept fois dans le Jourdain.

« Naaman s’irrita ; il s’en alla en disant : Je me disais : Il sortira et se tiendra devant moi, il invoquera le nom du Seigneur, son Dieu, il agitera sa main sur l’endroit malade et débarrassera le “lépreux” de sa “lèpre”. » (2 Rois 5,11).

Il ne croit pas à la réponse de Dieu, parce qu’elle ne correspond pas à ses attentes. Mais heureusement il a des serviteurs ; il faut toujours écouter les petits et les discrets :

« Mais ses serviteurs vinrent lui dire : Si le prophète t’avait demandé quelque chose de difficile, ne l’aurais-tu pas fait ? A plus forte raison s’il te dit : ‟Lave-toi et sois pur !” » (2 Rois 5,13).

 

Ici, à cette immense question « Enseigne-nous à prier », Jésus donne une réponse simple et facile, qui paraît même trop facile. Non, réciter des mots par cœur, ça ne marchera jamais, dit une petite voix en moi. Et c’est un manque de foi. Toutes ces grandes idées que nous nous faisons sur la prière nous paralysent.

 

J’ai remarqué que souvent lors des visites, quand je propose de prier, c’est moi qui parle. Les protestants ne prient pas habituellement à haute voix, sauf si c’est un pasteur. Sacerdoce universel, oui, nous sommes tous prêtres, mais quand même, pour prier, il faut un pasteur, ou en tout cas un prédicateur. Nous sommes tous égaux devant Dieu, mais quand même, « certains sont un peu plus égaux que les autres » (George Orwell, La ferme des animaux).

 

Oui car le pasteur sait prier, c’est son métier, il a appris, lui. Eh bien, je suis désolé de vous dire qu’en fac de théologie nous n’avons eu aucun cours, aucune séance d’entraînement pour prier à voix haute. C’est seulement dans l’Église, par la pratique, par l’expérience, que j’ai appris à prier à voix haute, moi qui ne suis pas moins timide que vous.

 

Donc vous savez tout ce qu’il y a à savoir de façon théorique sur la prière, il n’y a rien d’autre à savoir, pas de secret d’initié ou de super-pouvoirs, maintenant il faut juste le vivre.

 

Et peut-être pouvons-nous commencer par faire ce que demande Jésus. Dire les mots de la prière qu’il nous propose. C’est un impératif : « Quand vous priez, dites ». Pourquoi ne pas prendre au sérieux ce commandement ? Ça paraît trop simple ? Réjouissons-nous de cette simplicité. La prière est facile.

 

En effet, pour prier, souvent il nous manque les mots. Nos mots ne sont pas assez beaux, poétiques, inspirés, émouvants. Eh bien Jésus nous donne ses mots pour prier. J’aurais sans doute aimé avoir mes propres mots pour prier. Mais si j’ai ceux de Jésus, n’est-ce pas plus que suffisant ?

 

En fait la prière n’est pas dans les mots, mais dans le cœur. Dans notre Église, nous aimons reformuler, réécrire, réactualiser, en pensant que le problème est l’usure des mots. Mais quand on dit « Je t’aime », le problème n’est pas de trouver d’autres mots. Le problème est d’être vraiment présent, sincère, de remplir ces mots par toutes les fibres de notre être, de les ressentir.

 

Nous n’avons pas à tout inventer et réinventer sans cesse pour une prière vivante et vraie. Jésus nous donne des mots pour dépasser le problème des mots. Dieu comprendra quels que soient nos mots, et même sans mots. Il voit au cœur. Il entend avant même que nous n’ayons ouvert la bouche pour formuler quelque chose.

 

Alors nous dirons-nous, tout va bien, je vais prier sans mots, dans le silence, sans personne à côté, dans l’intimité. Sans image, sans objet, sans support, sans rien que Dieu et moi. Peut-être que oui, c’est possible. Mais peut-être aussi qu’en enlevant tout, nous avons un film muet sans images, il ne reste pas grand-chose, autant dire que la prière est très éthérée sinon très spirituelle.

 

Ou si nous voulons prier, nous pouvons essayer d’obéir à Jésus, et de dire sa prière ; peut-être même la dire à voix haute, pour la ralentir, pour qu’elle aille moins vite que nos pensées, et que nous l’entendions résonner. C’est là notre incarnation, aimer Dieu avec notre corps, et pas seulement notre esprit. Et quand notre esprit divaguera, la réalité du corps nous rappellera que nous sommes en train de prier.

Demandez l’Esprit saint

Enfin il y a cet autre impératif : « Demandez ». Très difficile aussi, contrairement aux apparences, et très facile en même temps. Non, je ne vais pas déranger Dieu pour une chose si futile, je verrai bien ce qui arrivera. Mais là encore c’est une question de foi, de confiance en notre Père. Croyez-vous aux miracles ? Pas aux miracles au sens de la violation des lois de la physique telles que nous les comprenons, ce n’est pas le sujet ; il ne s’agit pas de science mais de l’humain. Mais aux miracles au sens de l’action de Dieu aujourd’hui dans ma vie. Si je demande quelque chose à Dieu, c’est que je crois qu’il peut m’écouter et choisir d’agir pour moi, c’est croire que Dieu existe et qu’en plus je peux l’influencer, car il m’aime. Si je ne crois pas cela, ma prière est absurde ; c’est au plus de l’autosuggestion. Crois-tu à Dieu vivant et donc agissant dans ton cœur et dans ta vie ?

 

Donc demander est difficile et demande de la foi. Mais souvent notre prière est la plus belle, la plus puissante quand nous sommes désespérés, et que nos barrières tombent, elle jaillit comme un cri, un appel au secours. Alors nous osons demander, en confiance totale.

 

***

Que Dieu nous donne de prier sans cesse et de toutes les manières, en chantant, en rêvant, en travaillant, en lisant, devant la création, en rencontrant des gens ou dans la solitude, en faisant la cuisine ou en s’asseyant aux pieds de Jésus.

 

Dieu sera avec nous. Si nous lui demandons l’Esprit saint, il nous le donnera, comme promis. Et avec l’Esprit saint nous sommes sauvés. Selon Romains 8 :

« l’Esprit vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas ce qu’il convient de demander dans nos prières. Mais l’Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables. »

Ce n’est plus moi qui prie, c’est l’Esprit saint qui prie en moi.

 

Amen !

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