La porte de la dernière chance (Luc 13,22-30)

Prédication du dimanche 24 août 2025

Une parole qui bouscule

Voilà des paroles de Jésus qui semblent dures, qui peut les comprendre ? Une manière radicale de les esquiver, c’est de se demander si elles ont vraiment été prononcées par Jésus. Les théologiens ont eu plusieurs quêtes du Jésus historique et de ses paroles authentiques. L’idée, c’est que les disciples et l’Église aurait ensuite écrit de façon déformée les paroles de Jésus, voire trahi le message en mettant dans sa bouche des paroles qui n’étaient pas les siennes. Mais ces quêtes du Jésus historique n’ont pas abouti. Finalement, c’est par le témoignage des évangiles que nous connaissons Jésus. Nous pouvons imaginer que Jésus était différent, mais alors le risque est grand d’inventer un Jésus à notre goût.

 

Jésus dérange souvent. Quand il dérange les pharisiens et les scribes, il ne nous gêne pas trop. Mais parfois, c’est nous qu’il dérange, et là nous apprécions moins. Nous aimons qu’il ait une pensée originale, à contre-courant, inattendue, neuve, une parole qui nous déplace. Oui, se déplacer, c’est positif, c’est évoluer. Jésus nous déplace, il nous fait voyager, il nous fait réfléchir.

 

Mais sa parole ne fait pas que nous déplacer. C’est aussi une parole qui nous bouscule. De la même façon, souvent l’autre avec lequel nous vivons, notre prochain nous bouscule, nous oblige à changer nos vieilles habitudes et à composer avec ses préférences qui sont différentes. Difficile de cohabiter. L’autre peut me refléter beaucoup d’amour, mais peut en même temps me bousculer en révélant mes propres limites. Mais c’est utile aussi, de recevoir cette parole sans complaisance, critique mais dans l’amour et dans un but constructif.

 

Je crois que ces paroles de Jésus relèvent de ce genre littéraire de la parole qui bouscule. Une parole qui pique un peu, qui nous réveille, qui nous stimule pour agir.

 

À d’autres moments Jésus parle de son amour et de sa grâce, et je voudrais d’abord rappeler ces autres paroles qui apparemment s’opposent frontalement à celles que nous avons entendues aujourd’hui. Puis nous verrons le fond de son message ; et enfin comment il nous encourage et nous soutient, et nous ouvre la porte.

Il vous sera ouvert

Tout de même, ce que Jésus dit là est très bizarre, voire contradictoire avec ce qu’il dit ailleurs. Il n’y a pas si longtemps nous lisions le chapitre 11 de Luc, avec une histoire à la fois très similaire, et qui lui fait écho jusqu’au vocabulaire employé, et totalement opposée :

« Qui d’entre vous aura un ami chez qui il se rendra au milieu de la nuit pour lui dire : ‟Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir.” Si, de l’intérieur, l’autre lui répond : ‟Cesse de m’importuner ; la porte est déjà fermée, mes enfants et moi nous sommes au lit, je ne peux me lever pour te donner des pains”, – je vous le dis, même s’il ne se lève pas pour les lui donner parce qu’il est son ami, il se lèvera à cause de son insistance effrontée et il lui donnera tout ce dont il a besoin. Eh bien, moi, je vous dis : Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe on ouvrira. » (Luc 11,5-10).

Nous retrouvons celui qui frappe et celui qui se lève, et la porte ouverte ou fermée. En Luc 11 donc Jésus nous a garanti qu’en toute circonstances, si nous frappons à la porte fermée, il nous ouvrira.

 

Dans l’évangile selon Jean, Jésus déclare : « Je suis la porte. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et il sortira, et il trouvera des pâturages. » (Jean 10,9). Il est la porte qui permet d’entrer, la porte qui sauve. Non seulement la porte est ouverte, mais Jésus est lui-même cette ouverture. Il nous libère. Il est venu nous ouvrir une porte, une échappée, « la porte du ciel » (Genèse 28,17).

 

Et dans l’Apocalypse, ce n’est plus nous qui frappons, c’est Jésus lui-même qui frappe pour entrer en nous : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je dînerai avec lui et lui avec moi. » (Apocalypse 3,20).

 

Ce qui nous rassure aussi, c’est de découvrir d’où vient la phrase : « éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice ! » Jésus cite en fait le psaume 6, et le texte complet est un chant de louange et de réconfort. Ce sont nos ennemis qui s’éloignent de nous :

« Écartez-vous de moi, vous tous, malfaisants ! Car le SEIGNEUR a entendu mes pleurs,
le SEIGNEUR a entendu ma supplication ; le SEIGNEUR accueille ma prière. » (Psaume 6,9-10).

Voici donc tellement de paroles de grâce qui nous disent sans cesse le désir de Dieu d’une porte ouverte, pour que nous soyons avec lui, sauvés, joyeux, pleinement vivants. Il nous promet de nous écouter, de nous exaucer.

Luttez

Mais voilà, en Luc 13, tout se gâte. Nous frappons et il répond qu’il ne nous connaît pas.

 

Jésus nous a dit abondamment son extraordinaire amour pour nous, sa grâce infinie. Nous sommes comblés. Alors nous pouvons entendre aussi ses autres paroles. Ce qu’il nous dit est complexe, ambigu, et en fait c’est intéressant, car ça nous fait réfléchir, et nous oblige à aller plus loin. Et puis aussi ça nous connecte à notre réalité, qui n’est pas encore totalement le bonheur idyllique et paradisiaque.

 

En Luc 13, comme nous l’avons entendu, Jésus fait route vers Jérusalem. Et ce n’est pas juste une précision géographique ou une phrase de transition. Cela place tout le passage dans le contexte et sous l’ombre de la mort de Jésus à Jérusalem. Jésus vient jusqu’au creux le plus noir de la vie humaine. Il affronte aussi avec nous la réalité tragique de l’existence.

 

Il dit littéralement : « Luttez pour entrer par la porte étroite ». Les manuscrits grecs emploient le verbe agônizesthé, luttez, où on retrouve la racine du mot agoniser1. C’est l’idée d’une lutte, non pas au sens de la guerre, mais au sens d’un sport de combat, des jeux olympiques. Mais c’est un effort intense, exténuant, où il faut donner le meilleur de soi-même. L’agonie est une lutte au bord de la mort, contre la maladie, dans la souffrance, pour vivre. Et Jésus au mont des oliviers, quand il prie avant sa passion, entre dans cette lutte, « sa sueur comme des gouttes de sang », disent certains manuscrits, pendant que les disciples s’endorment (Luc 22,44).

 

Alors oui, il nous appelle à lutter avec lui de la belle lutte de la foi (1 Timothée 6,12). Il nous invite à entrer vite avant que la porte soit fermée. Nous savons bien que vivre en chrétien, chrétienne, n’est pas tous les jours facile.

 

La personne anonyme qui interroge Jésus demande si les sauvés sont peu nombreux. Derrière cette question du nombre, se cache une inquiétude : « Est-ce que moi, j’en ferai partie ? » Jésus ne répond pas sur le nombre. Il choisit de ne pas rassurer trop facilement. Il ne dit pas : « On ira tous au paradis ». La grâce est légère et confiante, elle est aussi responsable et engagée. Il n’est pas interdit d’espérer que les sauvés seront très nombreux, et même que tous les humains et toute la création seront sauvés. La grâce de Dieu est inimaginable, l’amour de son cœur nous dépasse infiniment. Mais intervient aussi la liberté de Dieu et de l’humain. Peut-être faut-il accepter de ne pas savoir, surtout ce qui concerne l’avenir qui n’est pas écrit. En répondant ailleurs, Jésus ouvre un espace au désir et au dialogue.

 

L’image de la porte étroite renvoie probablement au grand portail d’une cité. Le jour, il est ouvert ; mais la nuit ou en cas de danger, il est fermé, et il ne reste pour les retardataires qui veulent entrer qu’une porte étroite qui peut encore être ouverte. La porte étroite, c’est la porte « de la dernière chance »2.

 

Jésus répond au présent : luttez pour entrez. Et les sauvés ne sont pas un participe passé, mais un participe présent passif : non pas ceux qui ont été sauvés, mais ceux qui sont en train d’être sauvés. C’est toujours en cours, c’est aujourd’hui ; rien n’est encore définitif.

 

Comme les prophètes, Jésus annonce des paroles qui réveillent, pour provoquer notre conversion, pour que le malheur que nous redoutons n’arrive pas, et pour que nous soyons sauvés. Comme je l’ai lu dans le commentaire de François Bovon3, « la dureté remplit une fonction exhortative », et ce n’est « pas le dernier mot de Dieu ».

La porte pour tous

Derrière ce présent de la lutte, il y a la présence de Jésus. Jésus dit que le maître de maison se sera levé et aura fermé la porte. Pourquoi préciser qu’il se lève ? Parce que ce verbe se lever, se relever, se traduit aussi par ressusciter. Jésus est ce maître de maison, qui ressuscite ; et la porte est fermée en ce sens que Jésus n’est plus là physiquement. Donc tant que Jésus est avec nous, la porte est ouverte. Il y a cette urgence du temps favorable, c’est la bonne saison, saisissons l’instant.

 

Si vous avez la foi, ne négligez pas le Christ, la prière, l’amour, l’intensité vivante de cette relation de confiance. Savourez ce temps présent avec le Christ, où la porte vous est ouverte. À d’autres moments de la vie, la foi peut devenir une lutte. Faites profondément connaissance avec Dieu, tant qu’il se dévoile à vous, et que vous avez ce bonheur de le fréquenter. Devenez inséparables. Mangez et buvez non seulement devant lui, superficiellement, mais buvez ses paroles et dégustez sa sève et sa moelle ! Si vous avez le bonheur d’entendre son enseignement, écoutez-le vraiment et que votre vie en soit transformée, qu’il porte des fruits, l’amour, la paix, la sagesse, la fraternité. Alors vous serez l’ami du chapitre 11 que son ami fera entrer même en ressuscitant au milieu de la nuit quand la porte est déjà fermée. Et Jésus ne dira pas qu’il ne sait pas d’où vous êtes.

 

D’où sommes-nous ? C’est-à-dire, quelle est la source de notre vie ?

 

Le Christ est là. Il est la porte. Tout vient de lui. Sans lui, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. Y entrer est impossible à l’être humain. Oui, mais tout est possible à Dieu. Que Christ soit celui qui se lève pour ouvrir, qu’il soit notre porte ! Qu’il soit notre ami et notre vie !

 

Jésus élargit la porte étroite. Il fallait six cent treize commandements, maintenant l’amour de Dieu suffit. Jésus nous promet l’universalité du salut. Le royaume de Dieu est ouvert à tous, y compris aux païens, aux retardataires, à ceux qui ne sont pas entrés par la grande porte ; il reste une petite porte, quand nos œuvres ne sont pas à la hauteur, quand nous nous sentons indignes, même si la porte est fermée, et Dieu ouvrira à ses amis.

 

« Alors ils arriveront du levant et du couchant, du nord et du midi, et seront installés au festin dans le Royaume de Dieu. »

 

Amen !

 


1 Daniel Bourguet (éditeur), Le moine Philémon de Gaza médite l’Évangile de Luc. Lyon, éditions Olivétan, 2024, p. 221.

2 François Bovon, L’évangile selon saint Luc (9,51-14,35). Genève, Labor et Fides, 1996, p. 384.

3 ibid., p. 378.

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