Luttez
Mais voilà, en Luc 13, tout se gâte. Nous frappons et il répond qu’il ne nous connaît pas.
Jésus nous a dit abondamment son extraordinaire amour pour nous, sa grâce infinie. Nous sommes comblés. Alors nous pouvons entendre aussi ses autres paroles. Ce qu’il nous dit est complexe, ambigu, et en fait c’est intéressant, car ça nous fait réfléchir, et nous oblige à aller plus loin. Et puis aussi ça nous connecte à notre réalité, qui n’est pas encore totalement le bonheur idyllique et paradisiaque.
En Luc 13, comme nous l’avons entendu, Jésus fait route vers Jérusalem. Et ce n’est pas juste une précision géographique ou une phrase de transition. Cela place tout le passage dans le contexte et sous l’ombre de la mort de Jésus à Jérusalem. Jésus vient jusqu’au creux le plus noir de la vie humaine. Il affronte aussi avec nous la réalité tragique de l’existence.
Il dit littéralement : « Luttez pour entrer par la porte étroite ». Les manuscrits grecs emploient le verbe agônizesthé, luttez, où on retrouve la racine du mot agoniser. C’est l’idée d’une lutte, non pas au sens de la guerre, mais au sens d’un sport de combat, des jeux olympiques. Mais c’est un effort intense, exténuant, où il faut donner le meilleur de soi-même. L’agonie est une lutte au bord de la mort, contre la maladie, dans la souffrance, pour vivre. Et Jésus au mont des oliviers, quand il prie avant sa passion, entre dans cette lutte, « sa sueur comme des gouttes de sang », disent certains manuscrits, pendant que les disciples s’endorment (Luc 22,44).
Alors oui, il nous appelle à lutter avec lui de la belle lutte de la foi (1 Timothée 6,12). Il nous invite à entrer vite avant que la porte soit fermée. Nous savons bien que vivre en chrétien, chrétienne, n’est pas tous les jours facile.
La personne anonyme qui interroge Jésus demande si les sauvés sont peu nombreux. Derrière cette question du nombre, se cache une inquiétude : « Est-ce que moi, j’en ferai partie ? » Jésus ne répond pas sur le nombre. Il choisit de ne pas rassurer trop facilement. Il ne dit pas : « On ira tous au paradis ». La grâce est légère et confiante, elle est aussi responsable et engagée. Il n’est pas interdit d’espérer que les sauvés seront très nombreux, et même que tous les humains et toute la création seront sauvés. La grâce de Dieu est inimaginable, l’amour de son cœur nous dépasse infiniment. Mais intervient aussi la liberté de Dieu et de l’humain. Peut-être faut-il accepter de ne pas savoir, surtout ce qui concerne l’avenir qui n’est pas écrit. En répondant ailleurs, Jésus ouvre un espace au désir et au dialogue.
L’image de la porte étroite renvoie probablement au grand portail d’une cité. Le jour, il est ouvert ; mais la nuit ou en cas de danger, il est fermé, et il ne reste pour les retardataires qui veulent entrer qu’une porte étroite qui peut encore être ouverte. La porte étroite, c’est la porte « de la dernière chance ».
Jésus répond au présent : luttez pour entrez. Et les sauvés ne sont pas un participe passé, mais un participe présent passif : non pas ceux qui ont été sauvés, mais ceux qui sont en train d’être sauvés. C’est toujours en cours, c’est aujourd’hui ; rien n’est encore définitif.
Comme les prophètes, Jésus annonce des paroles qui réveillent, pour provoquer notre conversion, pour que le malheur que nous redoutons n’arrive pas, et pour que nous soyons sauvés. Comme je l’ai lu dans le commentaire de François Bovon, « la dureté remplit une fonction exhortative », et ce n’est « pas le dernier mot de Dieu ».