Sortir du pays de l’angoisse (Matthieu 2,13-23)

Prédication du dimanche 28 décembre 2025

Promesse accomplie

Dans ces onze versets, une expression revient trois fois comme un refrain : « s’accomplit ce qui est dit par le prophète », suivie d’une citation de l’Ancien Testament.

 

Il y a là un émerveillement devant une attente enfin comblée. Ces paroles anciennes révèlent tout à coup une profondeur de sens nouvelle, à la lumière du Christ. Matthieu voit que dans toute l’histoire du peuple de Dieu, déjà le Messie était présent et annoncé ; et c’est extraordinaire. Il y trouve une vraie prophétie au sens fort d’une prédiction de l’avenir qui se réalise, il y lit un signe de Dieu.

 

Nous pouvons faire la même expérience quand nous lisons ce très vieux livre, la Bible, et que nous nous y reconnaissons exactement. Et nous découvrons que tout cela a été écrit pour nous, aujourd’hui. Ainsi Dieu guide toute notre histoire.

 

Et Matthieu emploie un passif divin : ce qui est dit par Dieu à travers le prophète. Le prophète n’est qu’un porte-parole. Celui qui a parlé, c’est Dieu, que par discrétion et par respect du mystère de son nom, nous ne nommons pas toujours. C’est l’Esprit saint qui a dit cela, qui a inspiré les paroles prophétiques. Une vérité divine est là.

 

Et puis, voici un second message de cette triple répétition : Dieu tient ses promesses ; il les comble. Matthieu fait entendre la fidélité de Dieu, la fiabilité de ses paroles. C’est un remède contre toute désespérance.

Horreur et espérance

Car le récit nous plonge au cœur de la dure réalité du mal, de la tyrannie, du crime et du deuil.
Rachel pleure ses enfants. Rachel est l’épouse aimée de Jacob, que Dieu a renommé Israël ; elle est la mère de Joseph et de Benjamin. Et si le peuple de Dieu est très souvent appelé les fils d’Israël, pourquoi ne pas les appeler pour une fois les enfants de Rachel ?

 

Pour une mère, perdre un enfant est sans doute une des douleurs les plus grandes qui existent, presque inconsolable. Et il ne faut pas oublier les fœtus qui meurent avant d’être nés, qu’on passe sous silence, qu’on appelle fausse couche, alors qu’il y a là aussi un vrai deuil de la perte d’un enfant.
Et pourtant, est-il écrit, « Une voix a été entendue à Rama ». Et qui l’a entendue ? N’est-ce pas le Seigneur ? C’est ce que confirment le passage de Jérémie qui suit immédiatement le verset cité :

« Ainsi parle le SEIGNEUR : Cesse de sangloter, sèche tes larmes ; car il y aura une récompense pour tes actions – déclaration du SEIGNEUR : ils reviendront du pays de l’ennemi. Il y a de l’espoir pour ton avenir – déclaration du SEIGNEUR : tes fils reviendront dans leur territoire. J’entends Ephraïm […] » (Jérémie 31,16-18).

 

Jérémie prophétise une consolation, une espérance, un avenir : Dieu entend. De même en Exode 3 :

« Le SEIGNEUR dit : J’ai bien vu l’affliction de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu les cris que lui font pousser ses tyrans ; je connais ses douleurs. Je suis descendu pour le délivrer […] » (Exode 3,7-8).

 

Car tout amène à un parallèle avec la situation des Hébreux esclaves en Égypte, au début du livre de l’Exode (Exode 1). Le massacre des enfants de deux ans et moins par Hérode fait écho au massacre des nouveaux-nés par Pharaon.

 

Mais là aussi, dans l’horreur se cache une espérance. Deux femmes, deux sages-femmes, égyptiennes d’après leurs noms Shifra et Poua, entrent en résistance. Et elles sauvent des enfants. Les Hébreux rencontrent une aide inattendue, providentielle, inspirée par Dieu. Et cela alors même que les sages-femmes ne sont pas elles-mêmes du peuple hébreu ; pourtant elles font le bien, au péril de leur vie. Elles craignent Dieu, ainsi elles, pourtant d’origine païenne, font cela au nom de leur foi en Dieu. Et Dieu leur fait du bien.

 

Grande espérance pour toute l’Égypte, celle de naissances portées dès le début par la bonté, par une force de liberté et de foi que même le pouvoir le plus sanguinaire ne peut arrêter.

Jésus, réfugié et sauveur

Face à la terrible réalité humaine, cette souffrance de Rachel, des femmes et de tout le peuple, et la nôtre, c’est aussi celle de Jésus.

 

Jésus vient de Nazareth, et ce n’est pas un compliment. Nathanaël dit : « De Nazareth, peut-il être quelque chose de bon ? Philippe lui dit : Viens et vois. » (Jean 1,46). Et le livre des Actes mentionne aussi négativement la « secte des Nazaréens » (Actes 24,5) qui désigne les premiers chrétiens.

 

Jésus vient apparemment de nulle part et déjà il doit migrer et vivre comme un réfugié. L’Égypte, en hébreu Mitsraïm, a la même racine que l’angoisse. L’Égypte peut symboliser toute l’oppression et la souffrance du monde. Alors quand Jésus descend en Égypte, c’est comme comme une descente aux enfers, une plongée dans les profondeurs de l’angoisse.

 

Cela annonce la mort de Jésus. Cela dit la fragilité de Jésus, qui dès sa naissance frôle la mort. Et Matthieu annonce ici un autre roi Hérode, qui finalement obtient de Pilate sa condamnation à la mort sur la croix.

 

Mais soudain le sens de l’Égypte est inversé. L’Égypte devient un refuge, une terre d’accueil et d’asile. Le premier Joseph, dans la Genèse, avait été vendu comme esclave en Égypte ; et finalement il avait ainsi sauvé de la famine toute sa famille. La migration en Égypte avait sauvé Jacob et ses fils ; et Jésus retrace symbolique le même chemin.

 

« D’Égypte j’ai appelé mon fils. » Matthieu cite le prophète Osée, qui dans son contexte faisait référence à la sortie d’Égypte. Là encore Jésus suit le même chemin, comme pour mieux connaître tout ce qu’a vécu le peuple.

 

Osée rappelle la libération du peuple d’Israël, sortis d’Égypte, de servitude, d’oppression et de toute angoisse par la puissance de Dieu. Mon fils alors désigne Israël. Dieu se dévoile comme père d’Israël ; et ainsi, comme font les juifs, nous aussi, nous pouvons l’appeler notre Père.

 

Mais « mon fils », maintenant, dans le contexte de Matthieu, s’applique à Jésus. Et cette parole ancienne dit une chose nouvelle : Jésus est fils de Dieu, dans le sens le plus fort de ces mots.
La sortie d’Égypte, pour Jésus, représente la fin des pleurs et des lamentations, la sortie des angoisses de mort ; c’est déjà la résurrection. C’est l’entrée dans la terre donnée par Dieu, ruisselante de lait et de miel.

 

Jésus devient comme Moïse, sauvé de la mort à la naissance, pour devenir lui-même sauveur pour tout le peuple. Et plus loin, Matthieu poursuit le parallèle, quand Jésus prononce le sermon sur la montagne, qui est comme un nouveau don de la Tora, comme Moïse avait transmis les enseignements de Dieu sur le mont Sinaï.

 

Le nom de Nazôréen, au-delà du lien avec la ville de Nazareth, peut être rapproché du naziréen ou nazir, c’est-à-dire consacré. Ce vœu de consécration au Seigneur se rendait visible en ne se coupant pas les cheveux ou la barbe, et en ne buvant ni vin ni alcool. La citation pourrait venir du livre des Juges. Un ange annonce à la femme de Manoah la naissance de Samson :

« Car tu vas être enceinte et tu mettras au monde un fils. Le rasoir ne passera pas sur sa tête, car ce garçon sera un nazir de Dieu dès le ventre de sa mère. C’est lui qui commencera à sauver Israël de la main des Philistins. » (Juges 13,5).

Samson est mort en entraînant dans sa mort tous les ennemis d’Israël. Jésus, lui aussi, nous sauve, et même au prix de sa vie.

 

Cela esquisse plusieurs traits essentiels pour dessiner un portrait de Jésus. D’origine modeste, enfant mais réfugié politique fuyant la tyrannie, il grandit ensuite dans une ville apparemment négligeable. Et en même temps, il est rescapé de la mort, fils de Dieu et consacré à Dieu, sauveur et libérateur.
Puisque Dieu tient ses promesses, voilà pour nous une bonne nouvelle. Jésus vient même au plus sombre des drames humains, des injustices et des crimes, des deuils inconsolables. De là, il nous libère et nous mène à la vie.

 

Dieu accomplit ses promesses, et annonce déjà de nouvelles promesses qui s’accompliront, pour nous donner un avenir et une espérance !

 

Amen !

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