La saveur du sel
Le sel est tout petit mais possède un grand pouvoir.
Il purifie, limite le développement de microbes, et préserve les aliments. Dès qu’Élisée reçoit le manteau et le souffle d’Élie, et devient prophète, il purifie l’eau d’une ville.
« Il sortit vers la source de l’eau, y jeta du sel et dit : Ainsi parle le SEIGNEUR : J’ai assaini cette eau ; elle ne causera plus ni mort, ni fausse couche. » (2 Rois 2,21).
Il suffit d’une petite quantité de sel pour changer la nature de toute l’eau.
Le sel donne du goût, un sens parfois négligé, et vous saisissez toute la finesse de la métaphore, un peu déconcertante mais originale et vive.
« Que votre parole soit toujours accompagnée de grâce, assaisonnée de sel, pour que vous sachiez comment vous devez répondre à chacun. » (Colossiens 4,6).
Le sel s’oppose ici à la grâce. Il apporte un peu de piquant. Un excès de sel deviendrait désagréable, mais un peu de sel, d’originalité, de piment, relève la saveur de notre vie, et nous réveille. Le sel s’oppose à la guimauve trop sucrée ou à la purée trop fade.
Le sel aime sa différence. Il aime critiquer un peu, de manière savamment dosée. Le protestant qui ose être minoritaire est un peu ce sel, et même tout chrétien, puisque sur notre continent les chrétiens deviennent minoritaires.
Que dit Jésus juste avant ?
« Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, qu’on vous persécute et qu’on répand faussement sur vous toutes sortes de méchancetés, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez transportés d’allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux » (Matthieu 5,11-12).
Nous portons en nous ce bonheur de suivre le Christ, lui qui nous console au milieu de nos pleurs, qui rassasie notre faim de justice, qui nous apprend que la terre ne se conquiert pas par la guerre, mais se reçoit par la douceur. Nous portons en nous cette utopie de rêve, cet autre monde, cette terre étrange où c’est le ciel qui règne.
Alors quand nous revenons au milieu du monde, nous nous sentons comme un grain de sel. Et c’est très enthousiasmant. Jésus nous propose une vie radicalement autre, signe de contradiction pour le monde. Quand la société nous apprend la confiance en soi, l’assurance, la force, l’ambition, la volonté, la décision, l’action, l’affirmation de soi, Jésus nous donne la douceur, les pleurs et la pauvreté, la persécution, l’oubli de soi et l’attention au prochain qui passe avant nous.
Le sel que nous apportons, c’est l’amour, dans sa douceur et en même temps son exigence.
Alors perdre notre saveur, ce serait nous dissoudre dans le monde, nous affadir dans le conformisme, peut-être par excès de tolérance, ou d’inclusivité jusqu’au relativisme. Ayons le courage de porter le message du Christ dans ce qu’il demande aussi de conversion, de changement radical. Il éveille les consciences anesthésiées par les vapeurs de l’argent, du pouvoir et du plaisir.
Enfin, le sel ne vient pas seul. Il ne se consomme qu’avec de la nourriture. Jésus déclare selon Jean :
« Je suis le pain vivant qui descend du ciel. […] Car ma chair est vraie nourriture, et mon sang vraie boisson. » (Jean 6,51.55).
Nous qui sommes le sel, nous accompagnons le pain qui le Christ. C’est lui qui nourrit ; nous, nous ajoutons juste une pincée d’assaisonnement. Nous ne sommes pas sel tout seuls, mais avec le Christ.
Entre lui et nous, grandit une relation d’alliance.
« Sur toute offrande que tu présenteras, tu mettras du sel ; tu n’omettras jamais le sel de l’alliance de ton Dieu sur ton offrande ; avec chacun de tes présents, tu présenteras du sel. » (Lévitique 2,13).
L’alliance a besoin de sel. Nous sommes ce sel, le signe de l’alliance entre Dieu et les humains, entre le ciel et la terre.