Quarante jours au désert (Matthieu 4,1-11 et Deutéronome 8,1-10)

Prédication du dimanche 22 février 2026

Un temps de respiration

Nous sommes aujourd’hui au premier dimanche du Carême, quarante jours avant Pâques, sans compter les dimanches. Ce temps fait écho aux quarante jours et quarante nuits où Jésus jeûne au désert, et avant lui, aux quarante ans du peuple au désert « pour savoir ce qu’il y avait dans ton cœur » (Deutéronome 8,2).

 

À quoi sert cette épreuve, ce test, cette expérience ? C’est d’abord la réalité de la vie. Juste avant, Jésus est baptisé. Juste après, il commence à annoncer le règne des cieux, il appelle ses disciples, guérit et donne le poème des béatitudes. Entre deux moments intenses et denses spirituellement, s’insère un temps de vide relatif, un désert, une retraite, la solitude en contraste avec les foules.

 

Notre vie change de rythme, nos émotions varient, et une respiration est nécessaire, à la manière du repos, improductif et essentiel. Là aussi se mesure la solidité de ce que nous avons vécu, et Dieu nous transforme en profondeur.

Triple expérience humaine

Jésus fait d’abord l’expérience du manque, sous sa forme la plus concrète, la faim. Faut-il combler immédiatement cette faim ? Et est-ce possible ? Le ventre plein, solution de facilité, sommes-nous vraiment comblés ? La faim revient. Nous pouvons vivre cette faim dans le sens positif du désir et de l’attente. Nous ne sommes pas rassasiés de vivre, nous avons faim, nous avons goût à la vie.

« Heureux les affamés et assoiffés de justice : ils seront rassasiés ! » (Matthieu 5,6).

 

La deuxième épreuve est celle des sensations fortes, des émotions extrêmes, en particulier quand nous voulons défier la mort. C’est vivre au bord du précipice, avec une témérité euphorique. Être porté par les anges, c’est-à-dire voler au-dessus des limites humaines. Je pense au sport : saut en parachute, escalade, ski hors piste ; mais aussi peut-être une passion amoureuse toujours en quête de sensations nouvelles, toujours plus haut, plus exaltant. C’est l’adrénaline et l’extase. Ne serait-ce pas une tentative purement humaine de nous transcender par nous-mêmes ? Plus dure est la chute, quand nous réalisons que nous ne sommes pas des dieux, et que nous ne pouvons pas défier la pesanteur.

 

La troisième épreuve est un rêve de puissance. Devenir millionnaire en trois ans grâce à un business plus ou moins légal sur internet : le pouvoir de l’argent. Vivre une vie de princesse royale, dans l’abondance du luxe, de l’art, de la beauté, où tous les désirs sont exaucés : un pouvoir de séduction. Ou très brutalement, lancer une guerre de conquête pour posséder un territoire toujours plus grand, en sacrifiant au passage d’innombrables vies et en bafouant la liberté des peuples : le pouvoir des armes. Finalement, dominer les autres humains par l’intelligence, la force ou tout autre qualité. Toutes ces envies nous sont largement vantées par la publicité, le cinéma, les séries télévisées, les livres, les réseaux sociaux.

« Heureux les doux : ils hériteront la terre ! » (Matthieu 5,5).

La terre n’est pas aux violents, mais aux doux ; elle n’est pas conquise, mais donnée par notre Père en ciel.

Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu (Luc 11,28)

Comment Jésus y répond-il ? Avant tout, il a été baptisé. L’Esprit de Dieu est venu sur lui. Dieu l’a reconnu comme son fils aimé. Jésus est rempli de force par cette identité donnée par Dieu, et par la présence du souffle de Dieu. Il n’a plus rien à prouver. « Si tu es Fils de Dieu », dit le diviseur. C’est vrai, sauf qu’il n’y a pas de « si » : il est Fils de Dieu. Et nous le sommes aussi.

 

Jésus répond par la parole de Dieu, qu’il connaît par cœur. Si nous sommes nourris des Écritures, si l’Esprit saint demeure en nous, alors nous habite une autre façon de penser et d’être. Et Jésus cite une parole qui parle de la parole :

« l’être humain ne vivra pas de pain seulement ; l’être humain vivra de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur. » (Deutéronome 8,3).

Telle est la nourriture céleste, le pain du ciel : la parole de Dieu.

 

Enfin, Jésus est rempli de patience.

  • Oui, il multipliera les pains, non pour lui seul, mais pour toute la foule qu’il enseigne.
  • Oui, il connaîtra la mort, et plus que le frisson de frôler le danger ; sa mort ne sera pas un suicidaire saut de l’ange pour la beauté du geste, mais communion à la souffrance humaine.
  • Oui, ressuscité, sur la montagne, il pourra finalement dire : « Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. » (Matthieu 28,18). Mais ce pouvoir est donné par Dieu, non pas volé ou conquis.

Dieu comble nos désirs, d’une façon non immédiate mais plus durable.

 

Il nous donne la force d’attendre, de traverser le désert, le manque et les limites humaines. Il nous donne de vivre autrement, dans le paradoxe des béatitudes, de vivre non pas dans l’illusion d’être repu, invincible et dominateur, mais en étant affamé, doux, persécuté, en pleurs, pur, compatissant. Nous vivons le réel d’un être humain ; mais Dieu toujours nous accompagne et nous donne infiniment au-delà.

 

Amen !

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