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Jésus se donne (Matthieu 26,17-46)
Prédication du jeudi saint 2 avril 2026 à Yssingeaux
Quel malheur ! En fait c’est un cri de douleur, littéralement : « oïe ! ouaï ! » Parfois la phrase a été comprise comme une malédiction, une volonté de condamnation : « Malheur à cet homme ! » Mais c’est un constat du malheur présent, et une lamentation : « Quel malheur ! »
Et Jésus, quand il annonce la trahison de Judas, le fait avec discrétion et délicatesse. Il ne porte pas d’accusation directe, il ne le nomme pas. Il amène chacun à s’interroger, et finalement Judas à poser la question. C’est révélateur de l’attitude de Jésus face à nos failles, nos lacunes et nos erreurs.
Chez Matthieu, dans les paroles de Jésus, se trouve cette interprétation du sang répandu : c’est « pour le pardon des péchés. » Jésus, juste après avoir annoncé le crime de Judas, annonce aussi le pardon.
Et étonnamment, Judas n’est pas exclu de la communion. Matthieu et Marc ne disent pas si Judas est resté pour partager le pain et la coupe ; ils ne disent pas qu’il soit sorti. Mais le repas au moins a été partagé avec Judas, qui a même mis la main dans le même plat que Jésus. Or Luc est très clair : l’ordre est inversé et la Cène a lieu avant l’annonce à Judas de sa trahison. Chez Jean, Jésus donne lui-même un morceau à Judas.
De même, Pierre et les disciples, volontaires et animés d’un bel enthousiasme, s’avèrent incapables de le réaliser en pratique et en actes. Ils ne vont pas mourir avec Jésus, ni même prier une heure avec lui. Ils l’abandonnent. « L’esprit est ardent, mais la chair est faible. » Mais ces incohérences qui sont aussi les nôtres, Jésus les pardonne.
« Le fils de l’homme est livré – donné – aux pécheurs. » Quel bonheur pour nous pécheurs, que le Christ nous soit donné !
Il demande simplement à chacun comme à Simon-Pierre : « M’aimes-tu ? » ET il pardonne. Ici même, au cœur de la passion du Christ, brille la bonne nouvelle du pardon pour la multitude, donné à tous, juifs ou païens, au plus grand nombre.
Et voici le don du pain et de la coupe, qui dès l’origine a reçu une place essentielle dans la liturgie, quand nous voulons prier et adorer le Seigneur.
Le pain et la coupe sont extrêmement riches de sens, et je souhaite que cette signification reste toujours vive en nous ! Ainsi ce ne sera pas un rite ou un geste vide, mais un moment intense et intime avec le Seigneur, incarné avec la vue, le toucher, l’odorat et le goût, pour que tout notre corps et notre émotion louent le Seigneur.
Pour comprendre et redécouvrir ce don, le contexte nous éclaire. La situation est dramatique : Jésus annonce que quelqu’un va le livrer, c’est Judas ; tous vont trébucher et fuir ; Pierre va renier Jésus. Enfin Jésus lui-même éprouve tristesse et angoisse de mort. Au milieu de cela, un double geste lumineux et apaisé, celui de la Cène.
Jésus est livré, trahi ; mais le verbe utilisé ici est en fait le verbe donner, augmenté d’un préfixe qui signifie « auprès de ». Le sens devient transmettre, donner en mains propres.
Jésus est donné, donc. Judas donne Jésus. Et en miroir, dans ce registre du don, Jésus donne donne le pain et donne la coupe aux disciples. Ainsi ce pain donné est une métaphore pour Jésus ; il est un signe qui signifie que Jésus est donné. Ainsi, ce pain brisé en morceaux, c’est son corps.
De même, la coupe et le verbe boire se retrouvent quelques versets plus loin à Gethsémani. « Mon Père, si c’est possible, que cette coupe s’éloigne de moi ! » « Mon Père, s’il n’est pas possible que ceci passe sans que je le boive, que ta volonté soit faite. » La coupe signifie donc l’angoisse, la souffrance et la mort. Elle contient le sang. Matthieu n’emploie pas le mot vin, mais une expression : le produit de la vigne, le fruit de la vigne, ce que la vigne engendre et fait naître. Et dans l’évangile selon Jean, Jésus dit explicitement : « Moi je suis la vigne » (Jean 15,1.5).
Pour Jésus, boire la coupe est comme boire un poison et mourir. D’où le sang versé, rouge comme le vin. Mais le sang, et le jus du raisin, sont aussi signes de vie. Pour les disciples, pour nous, les boire à cette coupe, c’est vivre. Le sang d’un être vivant est sacré, parce que c’est la vie même, la sève, l’essence, l’âme et ce qui anime le corps.
« Seulement, garde-toi de manger le sang, car le sang, c’est l’âme ; et tu ne mangeras pas l’âme avec la chair. » (Deutéronome 12,23).
Jésus donne à boire son âme même. Il se donne corps et sang. Il se donne corps et âme. Il se donne tout entier.
Par le don de la Cène, Jésus interprète sa mort. Bien sûr, il va mourir à cause des circonstances humaines, de l’action de Judas et des grands-prêtres, et parce que des hommes l’ont rejeté et haï, dans leur liberté et avec leur poids de responsabilité. Mais un sens plus profond s’y ajoute. Jésus donne, se donne. Il ne subit pas. Il offre ainsi un nouveau sens à sa mort.
Il nous donne son corps et son sang, pour devenir nourriture et boisson, pour entrer en nous, nous remplir, s’assimiler en nous, et nous faire vivre. Il transforme la coupe de souffrance et le sang de la mort pour lui, en naissance de la vigne et en sang de vie pour nous.
Ces deux signes prolongent aussi deux fêtes juives, les azymes et la pâque. La fête des azymes impliquait d’éliminer tout le levain dans la maison, c’est-à-dire toute spore de champignon de levure, toute moisissure ou fermentation. C’est une purification.
Le repas de la pâque juive implique le sang d’un agneau, badigeonné sur les linteaux des portes comme un signe de foi pour être protégé. Il célèbre la libération et la sortie d’Égypte, terre d’esclavage et de servitude. Jésus vient nous libérer, et nous fait passer de la mort à la vie.
Donc les azymes pour le pain, et la pâque pour le sang, sont les fêtes du Seigneur qui purifie et qui délivre l’humanité. Dieu fait alliance avec nous, comme des fiançailles, il nous donne son amour. En ce jour de joie, nous mangeons comme un festin de noces.
Après avoir parlé du pardon, puis du don de la vie, je voudrais maintenant faire apparaître les signes d’espérance qui parsèment ce récit.
Jésus déclare : « Le Fils de l’homme s’en va. » Et certes, il parle de sa mort ; mais ce n’est pas qu’un euphémisme pour adoucir une réalité trop dure. S’en aller, ce n’est pas la fin ; c’est continuer ailleurs et autrement. Jésus s’en va, et nous ouvre une manière nouvelle d’être toujours en relation avec lui, malgré la distance.
Jésus poursuit : « jusqu’au jour où je le boirai avec vous, nouveau, dans le royaume de mon Père. » Là l’espérance se dessine plus nettement. Jésus reviendra, avec un nouveau nectar de la vigne, comme une nouvelle naissance et une vie refaite à neuf. Et Jésus sera avec nous dans le royaume de Dieu.
Le mont des oliviers n’est pas un lieu anodin. Il fait partie d’une grande prophétie du jour du Seigneur sur laquelle s’achève le livre de Zacharie. Le Seigneur paraîtra pour la bataille.
« Ses pieds se placeront en ce jour-là sur le mont des Oliviers » (Zacharie 14,4).
C’est Zacharie aussi que Jésus cite en disant : « Je frapperai le berger, et les brebis du troupeau seront dispersées. » (d’après Zacharie 13,7).
Le jour du Seigneur dans Zacharie est ambigu. C’est un jour terrible, comme le jour de la crucifixion et de la mort de Jésus. Mais c’est aussi un jour de victoire :
« Le SEIGNEUR sera roi de toute la terre ; en ce jour-là, le SEIGNEUR sera un, et son nom un. » (Zacharie 14,9).
Au moment même où se profile la mort de Jésus, déjà son règne s’annonce.
Jésus n’annonce pas seulement la dispersion des brebis. « Mais, après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » Déjà la résurrection est proche. Alors quand la mort obscure nous entoure, toutes les angoisses sont traversées grâce à ces étoiles d’espérance, comme des pointillés qui nous relient à Dieu.
Amen !