Dieu quand tout a disparu (Daniel 1)

Prédication du dimanche 1er mars 2026

Des enfants déportés

J’entends dire de temps en temps que l’Église va mal, nous sommes un tout petit nombre, nous voulons plus de jeunes, plus d’engagement dans la vie de la communauté, etc.

 

À l’aube du sixième siècle avant Jésus-Christ, quand commence le récit du livre de Daniel, tout va mal. Et infiniment plus mal que chez nous aujourd’hui. Nous avons encore un temple et des objets liturgiques, nous avons encore une terre et une communauté. Nous sommes libres de nous rassembler, de prier et de mettre en pratique notre foi.

 

Dans les deux premiers versets du livre de Daniel est résumé le plus grand traumatisme de l’Israël antique. Le grand tyran Nabuchodonosor, roi de Babylone, prend Jérusalem, détruit le temple, pille ses trésors, déporte sa population. Bref, il n’y a plus rien, Israël est rayé de la carte.

 

Sans le temple de Jérusalem, Israël ne peut plus offrir les sacrifices prescrits par la Tora, ni y faire chaque année les pèlerinages pour les fêtes ; il ne peut plus pratiquer sa religion – sauf à complètement la réinventer. Le peuple est dispersé, sa langue sa et sa littérature se perdent, il va être assimilé, intégré à Babylone donc désintégré comme peuple juif ; c’est aussi un impérialisme culturel.

 

À cela s’ajoute la tragédie personnelle de ces quatre enfants de Juda, arrachés à leur famille, déracinés, emmenés sans leur consentement sur une terre qui leur est étrangère. Le conquérant leur apprend une langue et une littérature qui n’est pas la leur. Il change jusqu’à leurs noms pour effacer leur identité juive et la dissoudre dans Babylone. Il endoctrine et façonne les enfants influençables à son idéologie. C’est déjà peut-être un génocide.

 

Hélas tout cela n’a pas pris une ride.

 

Je pense aux Rwandais, dont quelques-uns sont membres de notre Église locale du Puy. Je pense aux Ukrainiens, et à tous ces enfants emmenés en Russie pour qu’ils oublient leur langue et leur culture, qui sont niées, et qu’ils soient russifiés, selon le fantasme impérial, tsariste, soviétique et nationaliste de la grande Russie. Nous confions à Dieu toutes ces familles endeuillées, amputées, mutilées, décomposées, brisées.

 

Quels adultes deviendront-ils, ces enfants aux yeux graves, nés de la guerre, privés de l’amour de leurs parents, traumatisés par des atrocités indélébiles ?

 

Ce sont les héros de notre histoire, Daniel est l’un d’entre eux. Il y en a d’autres dans la Bible, elle en fourmille.

  • Joseph, vendu par ses frères comme esclave en Égypte, et renommé plus tard par Pharaon pour s’appeler Tsaphnath-Panéah (Genèse 41,45).
  • Moïse, arraché à sa famille hébreue pour être adopté par la fille de Pharaon, qui lui choisit son nom (Exode 2,10).
  • Dans le deuxième livre des rois, voici une autre petite esclave, cette fois en Syrie : « Lors d’une expédition, des troupes araméennes avaient ramené captive, du pays d’Israël, une petite fille. Elle était au service de la femme de Naaman. » (2 Rois 5,2). Elle n’a même pas de nom.
  • Puis à Suse, en Perse, orpheline, exilée, la jeune Esther est prise pour intégrer le harem du roi Xerxès (Esther 2,7-8).

Israël n’est plus, tout s’est effondré, et c’est là que tout commence, dans le livre de Daniel. Les spécialistes datent l’écriture de ce livre du IIe siècle, à l’époque des Maccabées, où Israël ne cesse de lutter pour retrouver un peu de souveraineté contre la puissance hellénistique. Il connaît alors des guerres, des persécutions, des martyrs. Pour ces gens du IIe siècle, l’histoire de Daniel, bien qu’elle évoque des situations qui auraient été vécues quatre siècles plus tôt, sonne étrangement familière, car ils y entendent l’écho de leur propre tragédie.

Résistance végétarienne et spirituelle

Et voici que ces enfants montrent une résilience extraordinaire. Ces déracinés, traumatisés, élevés par la grande machine à broyer, deviennent des enfants parfaits, absolument idéaux. Beaux, intelligents, vifs à s’instruire, sages : tel est le don de Dieu qui s’élève contre tous les destins écrits d’avance et la fatalité.

 

Et ils demeurent fidèles à Dieu. Ils entrent dans une forme de résistance, mais dans une forme absolument non-violente ; leur seule arme, c’est leur charme, leur intelligence, leur douceur. Et ils vivent leur différence avec audace.

 

Dans la Bible, le repas marque un lien d’intimité. Manger avec quelqu’un, c’est être en fraternité, en amitié, en communion. Manger le menu du palais était sûrement délicieux pour le goût, mais cela voulait dire consommer le sang et vraisemblablement des viandes sacrifiées aux idoles. Ce n’était pas kashèr.

 

Leur motif est religieux. Mais cette règle religieuse n’est pas arbitraire – ne pas manger de sang, parce que Dieu l’a dit, point. Elle s’explique par une éthique, qui implique de limiter la violence, de ne pas répandre le sang à la légère, de rester toujours conscient du prix sacré de la vie, et de respecter les animaux, créatures de Dieu.

 

Pendant le Carême, traditionnellement on ne mangeait pas de viande. Là aussi, est-ce une pure contrainte religieuse infondée, oppressante, matérielle ?

 

L’idée du végétarisme semble un peu anachronique, mais elle était déjà là, en germe.

 

Pour Daniel en tout cas, sa fidélité à Dieu s’incarne concrètement dans le refus du régime commun, et la demande d’une dérogation. Mais comment pourrait-il obtenir gain de cause ?

 

Quel âge ont Daniel, Hanania, Mishaël et Azaria ? Nous aurions envie de comprendre qu’ils sont adolescents, à cet âge où l’esprit critique et la volonté d’affirmation de soi poussent à se révolter contre l’autorité. Mais littéralement, il est dit, non pas des garçons ou des jeunes, mais des « enfants », avec la même racine que le verbe enfanter, naître. Donc ils sont petits, vulnérables, influençables, ce qui rend d’autant plus étonnant qu’ils parviennent à préserver leur identité juive et leur foi en Dieu.

Les signes de Dieu

C’est là que Dieu vient à leur secours, miraculeusement. Il passe par Ashpenaz, le chef des hauts fonctionnaires de Nabuchodonosor, personnage important et impressionnant. Et il est écrit : « Dieu fit trouver à Daniel faveur et grâce devant le chef des eunuques. » Ou encore, dans la traduction d’André Chouraqui : « Elohîms donne Daniél en chérissement et matrices, face au chef des eunuques. »

 

Cet homme puissant se laisse émouvoir par cet enfant, Daniel. C’est le vocabulaire de l’amour, de la tendresse maternelle. Ce grand ministre se met à l’écoute d’un enfant, et accède à sa requête, sous réserve que cela soit compatible avec ce qu’il doit à son terrible roi. L’intendant prend le relais, celui qui plus quotidiennement s’occupe de nourrir les enfants. Et lui aussi, Dieu le rend compréhensif.

 

Le premier don de Dieu, c’est de placer de bonnes personnes sur notre route, des personnes de cœur, ou de rendre sensibles celle qui ne l’étaient pas particulièrement. J’aime à reconnaître là des anges, des messagers de Dieu, incognito dans les femmes et les hommes qui nous entourent.

 

Et parfois nous-mêmes, nous sommes appelés par Dieu à servir les enfants sans défense et merveilleux, à faire le petit geste qui changera tout pour eux. Il est beau de ressembler à cet intendant dont nous ne saurons rien de plus, mais qui reste un personnage positif au milieu même du drame de la vie, un signe de Dieu, un témoin à son insu.

 

Le second don, qui apparaît bien comme une extraordinaire intervention de Dieu, comme une vraie bénédiction, c’est le résultat sur la santé des quatre amis. On pourrait vanter les mérites d’un régime sans viande, équilibré par du lait, des œufs, des vitamines et du fer. Les légumineuses comme les fèves, les pois, les lentilles, les haricots, sont en effet très riches en protéines.

 

Mais il ne s’agit pas de diététique. C’est une question de principe. La contrainte de ne pas manger de viande rend tout de même plus difficile de se nourrir sans avoir de carence. Ce n’est pas parce qu’ils sont végétariens qu’ils ont une mine superbe ; c’est par la grâce de Dieu.

 

Intelligemment, Daniel propose une expérience sur dix jours. L’intendant peut plus facilement dire oui s’il ne s’engage que pour une courte durée, et s’il peut ensuite reconsidérer la question librement. Et contre toute attente, non seulement les quatre amis ne dépérissent pas, mais ils rayonnent et se portent mieux que tous les autres. Les enfants deviennent les favoris du roi, du féroce empereur Nabuchodonosor de Babylone. Et maintenant le décor est planté, les personnages sont introduits, l’histoire de Daniel peut vraiment commencer. Dieu va continuer à faire des merveilles.

 

Dieu est fidèle, il ne nous abandonne pas, il nous sauve, et nous fait briller au regard de tous. Quand tout est contre nous, quand nous ne pouvons rien, il nous donne tout, par pure grâce. Ça va mal, peut-être, mais d’autres ont connu bien pire ; et nous avons un sauveur en ciel.

 

Nous pouvons dire comme Joseph à ses frères, réconcilié :

« Le mal que vous comptiez me faire, Dieu comptait en faire du bien, afin de faire ce qui arrive en ce jour, pour sauver la vie d’un peuple nombreux. » (Genèse 50,20).

Oui Dieu change le mal en bien.

 

Amen !

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