Veillez (Marc 13,33-37)

Prédication du dimanche 3 décembre 2023

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    Par trois fois, Jésus nous invite à veiller. Il parle aussi de ne pas s’endormir, de lutter contre le sommeil, d’ouvrir l’œil. Il nous dit cela très clairement, mais qu’est-ce que ça veut dire, veiller, littéralement, spirituellement ?

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      Un temps pour dormir

      Jésus ne veut pas nous priver du sommeil physique.

      « Rien ne sert de vous lever tôt, de retarder votre repos, de manger un pain pétri de peines ! À son ami qui dort, il donnera tout autant. » (Ps 127,2 TOB).

       

      Il ne faut pas culpabiliser de dormir. Notre corps en a besoin pour que nous soyons pleinement vivants ensuite. Le sommeil est une bénédiction aussi. Un moment où nous nous abandonnons à Dieu, où nous perdons la notion du temps. Et dans ce lâcher-prise, Dieu agit, en secret, sans que nous sachions comment, nuit et jour. C’est la semence du Royaume qui germe en attendant de devenir un arbre magnifique (Marc 4,26-32).

       

      Le sommeil, c’est comme l’hiver, c’est comme l’Avent, un temps de vide et d’attente, qui prépare ce qui va suivre. Un temps pour reprendre des forces.

       

      Le temps n’est pas souvent notre allié. Ici nous acceptons, malgré l’urgence, de perdre du temps, de perdre le contrôle du temps. « Vous ne savez pas quand », dit Jésus, et je pense aux enfants qui ne savent pas bien la différence entre une heure, un jour et une semaine, mais qui vivent simplement avec confiance l’instant qui leur est donné au présent.

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        Le portier

        Il est permis de dormir ; pourtant veiller, littéralement, peut faire sens. Un moine du 6e siècle, Philémon de Gaza, a été nommé portier de son monastère. Et il a reçu ce texte avec un commentaire :

        « Frère, ce service est pour toi un grand honneur et une immense responsabilité. Un honneur, car c’est à toi qu’il appartiendra d’ouvrir à notre Seigneur le jour où il frappera à la porte du monastère ; c’est toi qui aura l’honneur de l’accueillir et de lui laver les pieds. Sois donc attentif ! Ne dors pas ! »1

         

        C’est une invitation à l’hospitalité. Que nos portes soient ouvertes, et nos regards tournés vers l’extérieur, vers celui qui vient. Philémon se demande « Est-ce que je le reconnaîtrai ? » Oui dans le plus petit de nos frères et sœurs, nous pouvons reconnaître le Christ. Nous pouvons veiller pour aimer tout ensemble Dieu et le prochain que nous rencontrons.

         

        « Prenez garde », ce n’est pas une menace. Littéralement, c’est simplement « regardez », donc « ouvrez l’œil », « soyez vigilants ». Regarder au loin celui qui vient, quel qu’il soit, regarder vers le ciel, regarder les signes de Dieu, regarder l’autre, regarder la beauté de la création.

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          Et priez

          Le responsable du monastère a ajouté :

          « Tu sais, frère, c’est aussi à la porte de ton cœur qu’il frappe pour que tu lui ouvres. Et cela, il le fait chaque jour avec un amour infini afin que tu te familiarises ainsi avec sa voix et avec sa présence, pour qu’il te soit plus facile de le reconnaître lorsqu’il viendra au dernier jour. »2.

          Et ce sens spirituel de la veille, c’est la prière. Soyons des sentinelles pour prier sans cesse, même quand nous nous sentons dans la nuit et les ténèbres.

           

          Plusieurs manuscrits anciens ne disent pas seulement « veillez », mais « veillez et priez », et des traductions comme celles de Segond et de Darby les suivent. « Priez » est probablement un ajout qui clarifie le sens de « veillez ».

           

          Qu’il est beau de prier dans l’intensité et la douceur de la présence de Dieu ! Nous nous laissons aimer par lui, nous conversons avec lui comme avec un ami, nous pouvons tout lui confier, et décharger nos soucis.

           

          Mais qu’il est difficile aussi de prier ! Et même les disciples en ont fait l’expérience. Au jardin des oliviers, Jésus envahi de tristesse prie et dit à Pierre, Jacques et Jean de veiller, mais ils échouent :
          « Il vient et les trouve endormis ; il dit alors à Pierre : Simon, tu dors ! Tu n’as pas été capable de veiller une heure ! Veillez et priez, afin de ne pas entrer dans l’épreuve » (Marc 14,37-38).

           

          Et un autre ami, un autre bien-aimé, s’est lui aussi endormi : Lazare. « Lazare, notre ami, s’est endormi, mais je vais le réveiller de son sommeil. » (Jean 11,11).

           

          Quand nous n’arrivons plus à veiller, le Christ vient nous réveiller, nous ressusciter. Lutter contre le sommeil, c’est lutter contre la mort. Si nos forces sont trop faibles, Dieu agira pour nous. Quand nous ne savons pas prier, l’Esprit-Saint nous inspirera. Comme il est dit en Romains 8 :

          « Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec persévérance. De même aussi l’Esprit vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas ce qu’il convient de demander dans nos prières. Mais l’Esprit lui- même intercède par des soupirs inexprimables » (Rm 8,25-26).

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            L'attention

            Comment durer, comment persévérer dans la prière ? Veiller c’est prier ; mais alors réciproquement, prier c’est veiller. Pour prier, adoptons l’attitude du veilleur.

             

            « Ouvrez l’œil », « faites attention ». Simone Weil avec un W, la philosophe, dans son livre Attente de Dieu, parle de l’attention. Elle défend même l’idée selon laquelle tous les exercices scolaires, toutes les études, ne servent qu’à développer cette capacité d’attention, d’application, de concentration, qui devient écoute et dévotion dans la prière.

             

            Elle rappelle la parabole où le maître à son retour trouve son serviteur attentif. « Le maître alors installe l’esclave à table et lui sert lui-même à manger »3. Car ce serviteur, en veillant, a fait plus que son devoir, plus que tout ce qui lui était commandé, car il a donné son attention, son attente active dans l’espérance du retour de son seigneur.

            « Ce qui force le maître à se faire l’esclave de son esclave, à l’aimer, […] c’est uniquement la veille, l’attente et l’attention. »4

             

            Simone Weil ajoute :

            « Ce n’est pas seulement l’amour de Dieu qui a pour substance l’attention. L’amour du prochain, dont nous savons que c’est le même amour, est fait de la même substance. […] La capacité de faire attention à un malheureux est chose très rare, très difficile ; c’est presque un miracle ; c’est un miracle »5.

             

            Veiller c’est être attentif de ces petites attentions dont l’amour est tissé. C’est être attentif pour vraiment découvrir et connaître l’autre, car connaître intimement crée un lien, un lien d’amour. Quand on connaît vraiment quelqu’un, comme Dieu le connaît, comment ne pas l’aimer ?

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              L'attente active

              Prier c’est éviter les distractions, pour arriver à une attente active, comme on parle d’écoute active. L’écoute active ne se contente pas d’écouter, elle va chercher l’information, questionne, reformule, interprète ; elle s’intéresse et manifeste son intérêt, et s’efforce de mémoriser ce qu’elle écoute. L’attente active ne se contente pas d’attendre que le temps passe, elle désire, espère, prie, appelle, regarde. Veiller, avec cette intensité de présence et d’attention, c’est l’attitude spirituelle qui attire tant de monde dans la méditation, la recherche de la pleine conscience. Mais pour nous il s’agit de veiller, non pas en faisant le vide, mais en regardant vers Dieu, en attendant Dieu qui vient, en désirant la venue de Dieu.

               

              Le pasteur ermite Daniel Bourguet, de la fraternité des Veilleurs, dans les jours où la prière semble désespérément vide, invite à rendre grâce, pour toutes les prières passées et à venir.

              « Le jour, en effet, où quand tout est vide, tu mesures le néant de ta prière, ce jour-là tu n’es plus rien, tu es néant informe et vide… Rends grâce, car sur ce néant-là plane l’Esprit Saint, comme au premier matin du monde sur les ténèbres sans fond.
              Rends grâce, car tu es au bord du moment où la parole créatrice peut jaillir. Tu es au bord du moment où tu seras témoin de ce qu’aucun œil n’a vu, ni aucune oreille entendu. Tu es au bord de l’émerveillement. Reste en silence, comme avant la première note d’un chef d’œuvre musical.
              Rends grâce, car tu es suspendu aux lèvres de Dieu.
              Le jour vient, et il est proche, où Il n’aura qu’un mot à dire et tout sera transfiguré ; ta prière sera transfigurée, tu seras toi-même transfiguré. Rends grâce, car tu es au bord de ce jour-là.
              Quand il dira le premier mot, ta prière alors jaillira comme la lumière du premier matin ; elle jaillira dans cette lumière, limpide et belle, dans l’émerveillement de Dieu et dans ton propre émerveillement. »6

               

              Seigneur, viens, nous t’attendons !

               

              Amen.

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                1Daniel Bourguet (éditeur), Le moine Philémon de Gaza médite l’Évangile de Marc, éditions Olivétan, Lyon, 2022, p. 193.

                2Ibid, p. 195.

                3Simone Weil, Attente de Dieu, Fayard, Paris, 2008 (1966), p. 95.

                4Ibid, p. 95.

                5Ibid, p. 96.

                6Daniel Bourguet, Le soir, le matin et à midi, je loue et je médite, éditions Olivétan, Lyon, 2012, p. 61.

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