Vous êtes la lumière (Matthieu 5,13-16)

Prédication du dimanche 8 février 2026 à Saint-Agrève

Vous êtes lumineux ! Vous brillez, vous rayonnez !

 

Voilà la parole de Dieu sur vous aujourd’hui. C’est une affirmation, vous l’êtes.

 

C’est inouï. Et une telle déclaration peut m’effrayer. Oui Jésus est ma lumière. Oui même je vois des gens lumineux pour moi, qui m’éclairent et m’envoient des particules de lumière du Christ. Mais moi, être la lumière ? Comment serais-je capable d’une telle responsabilité ? Comment produirai-je ces belles œuvres pour éclairer tout mon entourage ?

 

Venons explorer ensemble le sens de ces deux métaphores, le sel et la lumière sur le chandelier.

La saveur du sel

Le sel est tout petit mais possède un grand pouvoir.

 

Il purifie, limite le développement de microbes, et préserve les aliments. Dès qu’Élisée reçoit le manteau et le souffle d’Élie, et devient prophète, il purifie l’eau d’une ville.

«  Il sortit vers la source de l’eau, y jeta du sel et dit : Ainsi parle le SEIGNEUR : J’ai assaini cette eau ; elle ne causera plus ni mort, ni fausse couche. » (2 Rois 2,21).

Il suffit d’une petite quantité de sel pour changer la nature de toute l’eau.

 

Le sel donne du goût, un sens parfois négligé, et vous saisissez toute la finesse de la métaphore, un peu déconcertante mais originale et vive.

« Que votre parole soit toujours accompagnée de grâce, assaisonnée de sel, pour que vous sachiez comment vous devez répondre à chacun. » (Colossiens 4,6).

Le sel s’oppose ici à la grâce. Il apporte un peu de piquant. Un excès de sel deviendrait désagréable, mais un peu de sel, d’originalité, de piment, relève la saveur de notre vie, et nous réveille. Le sel s’oppose à la guimauve trop sucrée ou à la purée trop fade.

 

Le sel aime sa différence. Il aime critiquer un peu, de manière savamment dosée. Le protestant qui ose être minoritaire est un peu ce sel, et même tout chrétien, puisque sur notre continent les chrétiens deviennent minoritaires.

 

Que dit Jésus juste avant ?

« Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, qu’on vous persécute et qu’on répand faussement sur vous toutes sortes de méchancetés, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez transportés d’allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux » (Matthieu 5,11-12).

Nous portons en nous ce bonheur de suivre le Christ, lui qui nous console au milieu de nos pleurs, qui rassasie notre faim de justice, qui nous apprend que la terre ne se conquiert pas par la guerre, mais se reçoit par la douceur. Nous portons en nous cette utopie de rêve, cet autre monde, cette terre étrange où c’est le ciel qui règne.

 

Alors quand nous revenons au milieu du monde, nous nous sentons comme un grain de sel. Et c’est très enthousiasmant. Jésus nous propose une vie radicalement autre, signe de contradiction pour le monde. Quand la société nous apprend la confiance en soi, l’assurance, la force, l’ambition, la volonté, la décision, l’action, l’affirmation de soi, Jésus nous donne la douceur, les pleurs et la pauvreté, la persécution, l’oubli de soi et l’attention au prochain qui passe avant nous.

 

Le sel que nous apportons, c’est l’amour, dans sa douceur et en même temps son exigence.

 

Alors perdre notre saveur, ce serait nous dissoudre dans le monde, nous affadir dans le conformisme, peut-être par excès de tolérance, ou d’inclusivité jusqu’au relativisme. Ayons le courage de porter le message du Christ dans ce qu’il demande aussi de conversion, de changement radical. Il éveille les consciences anesthésiées par les vapeurs de l’argent, du pouvoir et du plaisir.

 

Enfin, le sel ne vient pas seul. Il ne se consomme qu’avec de la nourriture. Jésus déclare selon Jean :

« Je suis le pain vivant qui descend du ciel. […] Car ma chair est vraie nourriture, et mon sang vraie boisson. » (Jean 6,51.55).

Nous qui sommes le sel, nous accompagnons le pain qui le Christ. C’est lui qui nourrit ; nous, nous ajoutons juste une pincée d’assaisonnement. Nous ne sommes pas sel tout seuls, mais avec le Christ.

 

Entre lui et nous, grandit une relation d’alliance.

« Sur toute offrande que tu présenteras, tu mettras du sel ; tu n’omettras jamais le sel de l’alliance de ton Dieu sur ton offrande ; avec chacun de tes présents, tu présenteras du sel. » (Lévitique 2,13).

L’alliance a besoin de sel. Nous sommes ce sel, le signe de l’alliance entre Dieu et les humains, entre le ciel et la terre.

Les Églises chandeliers

Qu’en est-il de la lumière ? Il serait dommage de traduire « la lampe sur le lampadaire » ; il est plus subtil et juste de dire « la chandelle sur le chandelier ». Alors apparaissent les échos et résonances multiples de ce chandelier à sept branches appelé en hébreu menora, un des objets de la tente de la rencontre.

« Sur le chandelier pur, il disposera les chandelles face au SEIGNEUR, constamment. » (Lévitique 24,4).

« et nous allumons chaque soir le porte-lampes d’or et ses lampes ; car nous assurons le service du SEIGNEUR, notre Dieu. » (2 Chroniques 13,11).

Nous, nous sommes le sanctuaire du souffle, le temple de l’Esprit. À nous de veiller à rester constamment allumés, à briller, à illuminer devant le Seigneur.

 

Comme le sel qui a besoin du pain, le chandelier n’existe pas seul, mais pour éclairer les pains de proposition sur la table pure, les pains de la face. Nous ne brillons que pour mettre en lumière le Seigneur, pour le voir et pour le faire voir.

 

Tu n’es pas seul à être la lumière. Jésus parle au pluriel : « Vous, vous êtes la lumière de l’univers ». Et justement, le chandelier a sept branches, ce n’est pas un individu unique. Le livre de l’Apocalypse reprend le symbole des chandeliers, et explique :

« les sept chandeliers sont les sept Églises. » (Apocalypse 1,20).

 

C’est la différence entre Jésus, qui dit chez Jean : « Je suis la lumière du monde » (Jean 8,12), et nous qui le disons au pluriel : « Nous sommes la lumière du monde ».

 

Et déjà ce pluriel nous rassure un peu face à l’immensité de cette affirmation de Jésus sur nous. Nous ne sommes pas seuls à être la lumière. Et ultimement, c’est le Christ qui est la vraie lumière, qui éclaire tout être humain.

 

Nous n’avons d’abord rien à faire. Nous sommes lumière. Et la lumière attire les papillons de nuit, qui cherchent autre chose que l’obscurité environnante. La lumière, si elle est lumière, se voit de loin. Il lui suffit d’être elle-même dans sa vérité, immobile, debout au sommet du chandelier. Et les papillons du ciel volent vers la lumière, ce sont eux qui font tout l’effort.

« celui qui agit selon la vérité vient à la lumière » (Jean 3,21).

Les œuvres belles

Il y a un risque avec la lumière, celle de la mettre sous un seau. Ce sont les chrétiens coupés du monde, qui restent entre eux, dans leur confortable isolement. Sous le seau, la lumière est magnifique. Mais peut-être faut-il élargir son point de vue, monter au sommet d’une montagne, et de là éclairer tout le cosmos.

 

Le sel ne doit pas se banaliser ou se diluer, s’édulcorer comme le faux sucre ; mais il ne doit pas non plus rester dans sa salière. Le sel doit aller dans la soupière, et se mélanger pour donner du goût à toute la soupe.

 

Mais en disant cela, je reviens à dire il faut, il doit. Or les paroles de Jésus sont d’abord une joie pure à recevoir sur ce que nous sommes déjà, par la pure grâce du Père notre créateur : nous sommes sel et lumière, c’est un don.

 

À partir de ce fondement, alors et seulement ensuite nous faisons des œuvres, car nous désirons agir, faire quelque chose de notre vie. Je veux donner du goût et apporter mon grain de sel au monde ! Je veux sans me consumer, brûler de feu constamment et que tout le monde le voie !

 

Et comment qualifier ces œuvres ? Le grec ne dit pas de « bonnes œuvres », mais de « belles œuvres ». Trop souvent nous en avons fait une morale, alors que l’éthique est d’abord une esthétique, un art, une poésie. Nous apportons de la beauté au monde.

 

Ce passage n’est que la fin de l’introduction du discours sur la montagne. Dans la suite, Jésus va venir plus en détail sur les préceptes de la Tora, en relisant en particulier les dix paroles du décalogue. Mais avant cela, il a voulu ce préambule pour en donner toute une orientation nouvelle. Nous œuvrons pour la beauté du monde que Dieu a désiré, ce monde qu’il crée en s’écriant à la fin de chaque jour : « que c’est beau ! » (Genèse 1,4.10.12.18.21.25.31). Cette terre nouvelle est déjà le royaume des cieux.

 

Nous sommes habités par les paroles de Jésus qui neuf fois, nous a déclarés heureux. Aujourd’hui il nous nomme sel et lumière et chandelier. La bonne nouvelle pour nous, c’est que la lumière du Christ s’est allumée en nous, et que nous sommes devenus lumineux à notre tour. Il nous donne cette assurance, et nous éclaire vers un objectif. Le Christ est avec nous, merveille. Nous sommes attendus par le monde, qui n’a pas encore vu, n’a pas encore goûté. Nous sommes agréables pour les yeux et délicieux de saveur, comme le fruit de l’Esprit. Nous sommes sel et lumière.

 

« Goûtez, et voyez combien le SEIGNEUR est bon ! » (Psaume 34,9).

Amen !

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