Jésus donné
Et voici le don du pain et de la coupe, qui dès l’origine a reçu une place essentielle dans la liturgie, quand nous voulons prier et adorer le Seigneur.
Le pain et la coupe sont extrêmement riches de sens, et je souhaite que cette signification reste toujours vive en nous ! Ainsi ce ne sera pas un rite ou un geste vide, mais un moment intense et intime avec le Seigneur, incarné avec la vue, le toucher, l’odorat et le goût, pour que tout notre corps et notre émotion louent le Seigneur.
Pour comprendre et redécouvrir ce don, le contexte nous éclaire. La situation est dramatique : Jésus annonce que quelqu’un va le livrer, c’est Judas ; tous vont trébucher et fuir ; Pierre va renier Jésus. Enfin Jésus lui-même éprouve tristesse et angoisse de mort. Au milieu de cela, un double geste lumineux et apaisé, celui de la Cène.
Jésus est livré, trahi ; mais le verbe utilisé ici est en fait le verbe donner, augmenté d’un préfixe qui signifie « auprès de ». Le sens devient transmettre, donner en mains propres.
Jésus est donné, donc. Judas donne Jésus. Et en miroir, dans ce registre du don, Jésus donne donne le pain et donne la coupe aux disciples. Ainsi ce pain donné est une métaphore pour Jésus ; il est un signe qui signifie que Jésus est donné. Ainsi, ce pain brisé en morceaux, c’est son corps.
De même, la coupe et le verbe boire se retrouvent quelques versets plus loin à Gethsémani. « Mon Père, si c’est possible, que cette coupe s’éloigne de moi ! » « Mon Père, s’il n’est pas possible que ceci passe sans que je le boive, que ta volonté soit faite. » La coupe signifie donc l’angoisse, la souffrance et la mort. Elle contient le sang. Matthieu n’emploie pas le mot vin, mais une expression : le produit de la vigne, le fruit de la vigne, ce que la vigne engendre et fait naître. Et dans l’évangile selon Jean, Jésus dit explicitement : « Moi je suis la vigne » (Jean 15,1.5).
Pour Jésus, boire la coupe est comme boire un poison et mourir. D’où le sang versé, rouge comme le vin. Mais le sang, et le jus du raisin, sont aussi signes de vie. Pour les disciples, pour nous, les boire à cette coupe, c’est vivre. Le sang d’un être vivant est sacré, parce que c’est la vie même, la sève, l’essence, l’âme et ce qui anime le corps.
« Seulement, garde-toi de manger le sang, car le sang, c’est l’âme ; et tu ne mangeras pas l’âme avec la chair. » (Deutéronome 12,23).
Jésus donne à boire son âme même. Il se donne corps et sang. Il se donne corps et âme. Il se donne tout entier.
Par le don de la Cène, Jésus interprète sa mort. Bien sûr, il va mourir à cause des circonstances humaines, de l’action de Judas et des grands-prêtres, et parce que des hommes l’ont rejeté et haï, dans leur liberté et avec leur poids de responsabilité. Mais un sens plus profond s’y ajoute. Jésus donne, se donne. Il ne subit pas. Il offre ainsi un nouveau sens à sa mort.
Il nous donne son corps et son sang, pour devenir nourriture et boisson, pour entrer en nous, nous remplir, s’assimiler en nous, et nous faire vivre. Il transforme la coupe de souffrance et le sang de la mort pour lui, en naissance de la vigne et en sang de vie pour nous.
Ces deux signes prolongent aussi deux fêtes juives, les azymes et la pâque. La fête des azymes impliquait d’éliminer tout le levain dans la maison, c’est-à-dire toute spore de champignon de levure, toute moisissure ou fermentation. C’est une purification.
Le repas de la pâque juive implique le sang d’un agneau, badigeonné sur les linteaux des portes comme un signe de foi pour être protégé. Il célèbre la libération et la sortie d’Égypte, terre d’esclavage et de servitude. Jésus vient nous libérer, et nous fait passer de la mort à la vie.
Donc les azymes pour le pain, et la pâque pour le sang, sont les fêtes du Seigneur qui purifie et qui délivre l’humanité. Dieu fait alliance avec nous, comme des fiançailles, il nous donne son amour. En ce jour de joie, nous mangeons comme un festin de noces.