Le père oublié
Nous nous rappelons brusquement que nous ne sommes pas seuls. Nous avons un Père.
Ce Père nous l’avons méconnu. Je le prenais pour mon gardien de prison et mon banquier ; j’ai fait sauter la banque et je me suis échappé. Et moi je le prenais pour un maître terrible, face à qui je devais être esclave à vie. Nous voulions tuer le Père, parce que nous ne l’avions jamais rencontré dans son être.
S’il n’était qu’un employeur, je serais déjà heureux d’être son employé, car il est juste, et n’exploite personne, il n’a pas d’esclaves. Si j’osais, je lui demanderais un chevreau, pour faire la fête avec mes amis, et qui sait, puisqu’il n’est pas le maître d’un esclave, il me le donnera peut-être, comme il a donné la moitié de son domaine à mon frère.
Et voici que nos préjugés sur notre Père commencent à s’effriter, pèlent et tombent en lambeaux, et révèlent face à nous le Père que nous n’avions jamais encore connu.
Le Père prêt à donner sans compter, tout ce qu’il a. Le Père qui laisse libre. Le Père qui attend et qui espère le retour du fils ; le fils perdu et le Père oublié. Et le Père scrute anxieux l’horizon, jusqu’à ce qu’une silhouette apparaisse, et alors il ne peut plus attendre, le Père court comme un gamin, il embrasse comme une mère éplorée la chair de sa chair, le fruit de ses entrailles.
Ce Père soi-disant austère organise la fête que son vieux fils n’a jamais osé organiser, une fête plus réussie que toutes celles où son jeune fils s’est étourdi à vide avant la gueule de bois.
Notre cri surgit comme celui d’Augustin d’Hippone en Algérie romaine, vers l’an 400 dans ses Confessions :
« Bien tard, je t’ai aimée, ô beauté si ancienne
et si nouvelle, bien tard, je t’ai aimée !
Et voici que tu étais au-dedans,
et moi au-dehors, et c’est là que je te cherchais,
et sur la grâce de ces choses que tu as faites,
pauvre disgracié, je me ruais !
Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ;
elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant,
si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas !
Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi ;
j’ai goûté, et j’ai faim et j’ai soif ;
tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix. » (Saint Augustin, Les Confessions 10, 27)
Ou comme s’écrie Jacob au réveil de son rêve : « Vraiment, le SEIGNEUR est en ce lieu, et moi, je ne le savais pas ! » (Genèse 28,16).
Le Père a toujours été là, et nous ne l’avions pas vu, ni entendu, ni découvert. En silence et discret, le Père nous a aimés dès avant notre naissance, dès le ventre de notre mère. Nous avons cherché ailleurs et au loin notre vie, alors que tu étais tout près de nous.