La fête et la joie du père (Luc 15,11-32)

Prédication du dimanche 30 mars 2025.

En quête de bonheur

Un être humain avait deux fils. Et ces fils vont peu à peu découvrir leur père qu’ils ne connaissaient pas.

 

Je suis le plus jeune quand à mon Père je ne sais dire que « donne-moi », pour ensuite me passer de lui. Je n’attends plus de lui qu’un héritage, comme s’il était mort. Je veux vivre ma vie, je me crois libre, quand en réalité je lui dois tout. Je veux découvrir le monde, explorer, faire mes expériences, oser. Je ne compte que sur mes propres forces, et je vais à la catastrophe.

 

Quand ma vie qui ne sait que consommer l’existence d’un autre s’épuise faute de carburant, j’ouvre les yeux et me retrouve perdu en terre étrangère, loin de tout, loin de moi-même, dans l’impureté des cochons et mourant de faim.

 

Je comprends que ma vie a pris un mauvais détour quelque part, je me sens brutalement seul, ces camarades de mensonge aussi vite évanouis. Et je rêve de ce Père qui me faisait vivre. Il me manque. J’imagine même la vie de ses employés avec bonheur et envie.

 

Je suis le fils plus ancien quand à mon Père je ne sais qu’obéir, comme un esclave. Je reste sage en apparence, mais mon cœur insensiblement se dessèche et durcit, parce que je ne me suis jamais autorisé à vivre. J’ai été sérieux et tout est parfait, sauf que je ne me sens pas heureux.

 

Je rêve de mon petit frère qui savait vivre, qui parcourt le monde et qui s’amuse bien. Moi je suis si sérieux. Ma vie m’a échappé quelque part, immobilisée dans la routine et les envies enfermés.

 

Mon petit frère suivait son cœur avec déraison, j’ai suivi ma raison et perdu les désirs de mon cœur. Et ce double inversé qui me rappelle ce que je n’ai pas été, je ne le supporte plus.

 

Nous sommes deux frères malheureux. Nous avons fait des choix opposés, nos histoires ont divergé et nous avons cessé de nous comprendre. Car toi tu es resté le fils modèle, et je me sens jugé par toi, tu me rappelles mes torts. Et toi tu as eu la liberté folle de suivre ton rêve, et en voyant ma vie banale je crains soudain d’avoir eu tort. Nous avons tort chacun, il est si difficile de vivre ! Où trouverons-nous le bonheur ? Et comment pourrons-nous nous aimer fraternellement, piégés que nous sommes chacun dans sa haine de soi ?

Le père oublié

Nous nous rappelons brusquement que nous ne sommes pas seuls. Nous avons un Père.

 

Ce Père nous l’avons méconnu. Je le prenais pour mon gardien de prison et mon banquier ; j’ai fait sauter la banque et je me suis échappé. Et moi je le prenais pour un maître terrible, face à qui je devais être esclave à vie. Nous voulions tuer le Père, parce que nous ne l’avions jamais rencontré dans son être.

 

S’il n’était qu’un employeur, je serais déjà heureux d’être son employé, car il est juste, et n’exploite personne, il n’a pas d’esclaves. Si j’osais, je lui demanderais un chevreau, pour faire la fête avec mes amis, et qui sait, puisqu’il n’est pas le maître d’un esclave, il me le donnera peut-être, comme il a donné la moitié de son domaine à mon frère.

 

Et voici que nos préjugés sur notre Père commencent à s’effriter, pèlent et tombent en lambeaux, et révèlent face à nous le Père que nous n’avions jamais encore connu.

 

Le Père prêt à donner sans compter, tout ce qu’il a. Le Père qui laisse libre. Le Père qui attend et qui espère le retour du fils ; le fils perdu et le Père oublié. Et le Père scrute anxieux l’horizon, jusqu’à ce qu’une silhouette apparaisse, et alors il ne peut plus attendre, le Père court comme un gamin, il embrasse comme une mère éplorée la chair de sa chair, le fruit de ses entrailles.

 

Ce Père soi-disant austère organise la fête que son vieux fils n’a jamais osé organiser, une fête plus réussie que toutes celles où son jeune fils s’est étourdi à vide avant la gueule de bois.

 

Notre cri surgit comme celui d’Augustin d’Hippone en Algérie romaine, vers l’an 400 dans ses Confessions :

« Bien tard, je t’ai aimée, ô beauté si ancienne
et si nouvelle, bien tard, je t’ai aimée !

 

Et voici que tu étais au-dedans,
et moi au-dehors, et c’est là que je te cherchais,
et sur la grâce de ces choses que tu as faites,
pauvre disgracié, je me ruais !

 

Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ;
elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant,
si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas !

 

Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi ;
j’ai goûté, et j’ai faim et j’ai soif ;
tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix. » (Saint Augustin, Les Confessions 10, 27)

Ou comme s’écrie Jacob au réveil de son rêve : « Vraiment, le SEIGNEUR est en ce lieu, et moi, je ne le savais pas ! » (Genèse 28,16).

 

Le Père a toujours été là, et nous ne l’avions pas vu, ni entendu, ni découvert. En silence et discret, le Père nous a aimés dès avant notre naissance, dès le ventre de notre mère. Nous avons cherché ailleurs et au loin notre vie, alors que tu étais tout près de nous.

Il faut faire la fête

Nous les affamés, les morts de faim, les assoiffés de bonheur, nous pouvons maintenant festoyer. Nous ne sommes ni esclaves ni employés ; nous ne sommes pas juste des invités au festin ; nous sommes les fils héritiers, et c’est en notre honneur qu’il donne la fête !

 

Il nous habille comme des princes, robe, bague et sandale, comme des fils que nous ne méritons pas d’être ! Mais pour être fils et filles il n’y a rien à faire, nous nous sommes juste donné la peine de naître, et nous l’étions ; et nous le resterons ; il nous a tout donné, et renonce encore à nous déshériter.

 

Il nous surprend, il se révèle soudain, ce Père qui fait la fête, qui manifeste une affection si tendre, si physique et si viscérale, qui va rechercher le fils aîné perdu comme la dernière brebis, pour que pas un seul ne manque à la fête.

 

Ce mouvement de Dieu vers nous, ces retrouvailles, c’est la conversion. Un geste de notre part et Dieu vient vers nous, et nous ramène du bout du monde, de terre païenne, du milieu des cochons ; et nous ramène aussi bien des murs invisibles de l’orgueil, où nous servions en esclaves et rongés par la haine.

 

Il nous offre aujourd’hui la joie. La vraie fête, pas celle du veau d’or mais celle de l’agneau pascal, l’Agneau de Dieu qui se donne tout entier pour nous réconcilier avec le Père (réconciliation annoncée par le texte du jour : 2 Corinthiens 5,17-21). Nous qui étions morts, agonisants de malheur, il nous ramène à la vie.

 

Voici des commandements nouveaux : « en mangeant, soyons heureux ! […] il fallait bien être heureux et se réjouir ». Il nous faut nous réjouir.

 

Nous réjouir pour nous-mêmes, parce que nous sommes vivants pour la première fois ; et pour l’autre, parce que lui aussi est sauvé. Se réjouir pour l’autre et avec lui, c’est l’invitation du père au fils aîné prisonnier de lui-même et de sa colère. Alors les fils découvrent non seulement le père oublié, mais aussi le frère perdu de vue. Et l’amour se répand non seulement de père à fils, mais aussi de frère à frère. Car sans connaître leur père, ils ne pouvaient pas se reconnaître frères ; et soudain ils se voient.

 

Tout cela arrive à partir du moment où le fils plus jeune décide de vivre : « Me levant, je marcherai face à mon père ». Et se lever est un geste de résurrection, et dès lors il revient à la vie. Confiance, lève-toi ! Ton Père court vers toi, se jette à ton cou. Il t’aime, te fait vivre, t’inonde de joie.

 

 

Amen.

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