La vérité du chemin (Jean 14,1-12)

Prédication du dimanche 3 mai 2026

Vérité disparue

« Qu’est-ce que la vérité ? » demande Pilate (Jean 18,38).

 

Aujourd’hui la vérité est mal-aimée. Elle est en crise, et peut-être en voie de disparition.

 

Il y a ceux qui affirment : « j’ai la vérité ». Avoir, c’est posséder, et c’est exclure. Cette vérité-là se veut objective et absolue, universelle, pourtant elle n’est pas partagée. Absolutiste, elle n’admet pas la contradiction. Et donc l’intolérance conduit au choc entre tous ceux qui croient chacun détenir la vérité, mais ne sont pas d’accord entre eux sur une vérité unique.

 

Alors il y en a d’autres qui préfèrent la paix et disent : « à chacun sa vérité ». Crois et fais ce que tu veux, c’est ton choix. Et moi je crois et fais ce que je veux, c’est mon choix. Un brin individualiste peut-être ; la liberté au-dessus de tout. Et au passage la notion de vérité est égratignée, malmenée, édulcorée. Finalement ce qui est appelé ma vérité, ta vérité, ne sont que des opinions, des avis, des émotions et sentiments, des désirs.

 

Si je parle de moi, je peux avoir ma vérité, personnelle, totalement subjective. Mais si je veux parler des autres, de la terre et de l’univers qui m’entourent, alors il serait bon d’arriver à une parole commune. Cette terre, nous la partageons, et pour agir ensemble, il faut s’entendre sur une vérité commune.

 

Finalement, la vérité devient encombrante. Certains préfèrent la post-vérité, dont voici la définition : « Situation dans laquelle l’objectivité et la véracité des faits ont moins d’influence sur la formation de l’opinion publique que le recours à des émotions, à des sentiments ou à des croyances. » Donc peu importe ce qui est vrai, l’essentiel c’est que les gens y croient. Je peux inventer un fait alternatif totalement faux, et si je sais bien communiquer sur mes réseaux, des gens me suivront et adopteront mon mensonge. Inutile d’argumenter de façon rationnelle, il suffit d’être beau, charismatique, convaincu, provocateur, et les gens voteront pour moi. La triste vérité ne sert plus à rien, un séduisant mensonge a beaucoup plus d’impact, il suffit de faire rêver.

Vérité en marche et en devenir et en vie

Et Jésus dit : « Je suis le chemin, et la vérité, et la vie. »

 

Il avait dit déjà : « Je suis le pain de la vie. » (Jean 6,48). « Je suis la porte des brebis. » (Jean 10,7). « Je suis la résurrection et la vie. » (Jean 11,25). Jésus est le passage unique vers la vie.

 

Un maître de sagesse ou un gourou pourrait dire, s’il est présomptueux : « Je vous indique le chemin, je vous ouvre la voie, je vous conduis à la vérité et à la vie. »

 

Jésus revendique bien plus. Le verbe être ici englobe tout, il est absolu. Jésus n’est pas seulement un médiateur, un intermédiaire, un moyen au service d’un absolu. Il est lui-même cet absolu. L’unique chemin, c’est Jésus ; la vérité c’est lui ; la vie c’est encore lui. Il est à la fois l’itinéraire et la destination.

 

« Je suis la vérité », c’est mille fois plus péremptoire encore que « j’ai la vérité ».

 

Oui, et pourtant cette vérité n’est pas verrouillée et figée comme celui qui est convaincu de détenir la vérité. Si cette vérité est en même temps chemin et vie, elle est en mouvement, sans cesse en évolution.

 

La vérité est fière ; mais le chemin est humble, parce qu’il sait que demain il sera ailleurs. Le chemin est toujours nouveau, inattendu. Il se présente des virages, des obstacles, des petits cailloux, de profondes ornières, des flaques d’eau. Celui qui est en chemin a encore à faire, et n’est pas arrivé. Telle est la beauté du chemin. Il s’y rencontrera encore demain une fleur inconnue, ou un insecte multicolore. Il est ouvert.

 

La vie aussi change sans cesse. Elle est comme un chemin à travers le temps et l’espace. Tu es en vie, tu as la vie, et en même temps tu aspires encore à plus de vie, une vie pleine et entière et joyeuse. La vie aussi est à la fois l’itinéraire et la destination. La vie éternelle est cette vie non pas figée dans une éternité mortellement monotone, mais au contraire toujours nouvelle, qui se recrée à l’infini.

 

Alors la vérité de Jésus n’est pas une doctrine froide et sèche gravée dans le marbre. Elle n’est pas la loi d’un tyran qui impose son récit. Elle a la légèreté des papillons qui butinent, et des oiseaux du ciel qui volent auprès des anges. Elle est animée comme un chemin de vie. Et elle laisse libre.

 

Jésus rend témoignage à la vérité. Il n’impose rien. Il n’opprime personne ; il préfère être un de ceux que le pouvoir opprime. En ce sens il ne dira pas j’ai la vérité.

Vérité d'amour et de relation à Jésus

Mais la vérité, c’est lui. Qu’est-ce que ça veut dire ? La vérité est une personne. Mais comment pourrait-elle être une personne ? Dire « Je suis la vérité », c’est aussi mystérieux que dire « Je suis la vigne » (Jean 15,5) ou « Ceci est mon corps » (Marc 14,22).

 

Jésus redéfinit la vérité. Il devient le critère et le contenu de la vérité. Il ne parle pas ici de vérité scientifique ou factuelle ou journalistique. Il parle de la vérité de Dieu, la plus essentielle. Connaître Dieu. Cette vérité, c’est la bonne nouvelle de l’évangile. Connaître Jésus, c’est connaître Dieu dans sa vérité. La bonne nouvelle, c’est connaître Jésus.

 

La vérité alors n’est plus un discours philosophique ou théologique, ni un axiome, une doctrine ou une dogmatique. Elle devient relationnelle, incarnée. Elle ne relève plus de la raison pure, mais elle est vécue et ressentie. La vérité gagne un visage ; Jésus « est l’image du Dieu invisible », dit l’hymne de la lettre aux Colossiens (1,15).

 

« Qui m’a vu a vu le Père », dit Jésus à Philippe. Le Père est la vérité, donc Jésus est la vérité.
Luther avait compris qu’avec Dieu, tout est relation. Tous les concepts religieux sont éclairés et redéfinis à la lumière de la relation.

 

L’amour est tout simplement une relation. Dieu est amour, il est donc relation.

 

La parole aussi est relation. Jésus est la Parole de Dieu, or la parole est une manière de communiquer, d’entrer en relation et de faire vivre cette relation. La parole crée un lien : quelqu’un parle, un autre écoute. Dieu parle, je l’écoute ; je prie, Dieu écoute. La parole est donc au commencement, elle crée, elle fait exister la relation.

 

La foi est relation, parce que la foi, si nous déclinons la racine latine, fides, donne aussi la fidélité, la fiabilité, la confiance, la confidence. Faire confiance à quelqu’un, c’est être vraiment avec cette personne dans une relation intime et vraie. C’est connaître cette personne et se laisser connaître, et continuer à se découvrir mutuellement. Et tel est le lien de confiance que Dieu nous invite à nouer avec lui.

 

Le péché alors devient rupture de la relation à Dieu et aux autres, rupture contre l’alliance et la promesse qui dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu […] ; tu aimeras ton prochain. » (Marc 12,30-31).

 

Jésus est celui qui vient réparer la relation brisée, et tout réconcilier, comme il est écrit aux Colossiens :

« Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute plénitude et, par lui, de tout réconcilier avec lui-même, aussi bien ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par lui, par le sang de sa croix. » (Colossiens 1,19-20).

 

Il rétablit la vérité de l’être humain, qui est d’être uni à Dieu et uni avec ses frères et sœurs. C’est la vérité, et c’est aussi la vie.

 

La résurrection peut rester une doctrine à laquelle on adhère plus ou moins. Mais à l’origine, elle est témoignage et parole engagée. Elle est expérience vécue et partagée. Christ est mort et ressuscité pour moi. Et ce « pour moi » de Luther fait apparaître la relation d’amour entre Dieu et nous. Similairement, Blaise Pascal entend Jésus dire : « Console-toi. Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé. Je pensais à toi dans mon agonie ; j’ai versé telles gouttes de sang pour toi. » (Pensées). Alors le Seigneur nous éveille et nous relève de toute mort, de sorte que « vous êtes ressuscités avec le Christ » (Colossiens 3,1). Parce que nous sommes reliés au Christ, sa résurrection devient aussi la nôtre.

 

Habiter en Christ et demeurer en son amour, c’est vraiment vivre. Et c’est un chemin parfois difficile, mais joyeux, où il nous accompagne. « Je serai avec toi », dit Dieu, « Dieu avec nous » (Exode 3,12 ; Matthieu 1,23). « Je reviens », dit Jésus au présent ; ainsi son retour n’est pas seulement pour demain, mais déjà pour aujourd’hui, dans sa présence. « Je suis avec vous tous les jours », dit Jésus (Matthieu 28,20).

 

Si la vérité est notre lien à Jésus, alors elle est personnelle, elle ne s’impose pas. Elle est subjective dans le meilleur sens du mot : elle n’est pas froide, objective, neutre et impersonnelle ; elle brûle de vie et d’émotion et de lumière en présence de l’être aimé. Et en même temps, la vérité du Christ n’est pas relative, ce n’est pas moi ni chacun qui l’invente comme il lui plaît. Jésus est un autre que moi, il m’échappe, je ne le possède pas. Je n’ai pas la vérité ; mais je suis à Jésus ; j’appartiens à la vérité. C’est la vérité de Jésus qui nous change et nous définit dans notre nouvelle essence et nous recrée êtres humains neufs. Il est l’absolu, et tu n’es que relatif, mais relatif à lui, relié à lui.

 

***

Seigneur, sois le chemin où nous nous promenons et qui nous fait avancer dans la découverte et la connaissance de toi-même. Sois la vérité qui nous oriente et qui dit parfaitement qui nous sommes et qui tu es. Sois la vie que tu nous donnes en abondance, immense et illimitée ; nous vivrons de toi et vers toi.

 

Tu es pour moi la voie et la vérité et la vie.

 

Amen !

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