L’Église universelle, ou la table des chiens (Marc 7,24-30 et 2 Samuel 9,6-13)

Prédication du dimanche 7 juin 2026, culte consistorial au Mazet-Saint-Voy.

Au croisement des nations (Marc 7,24-26)

Voici une femme qui n’est pas d’Israël, et qui se situe au croisement de plusieurs nations : Syrienne et Phénicienne par sa famille, Grecque de culture, de langue ou de nationalité.

 

Un peu de géographie d’abord, car l’Église universelle nous fait voyager. Tyr et Sidon se trouvent aujourd’hui au Liban, qui était le pays des Phéniciens. Nous connaissons la Syrie qui existe toujours, même si les frontières ont évolué. Enfin, le passage parallèle de Matthieu ne parle pas d’une femme grecque et syro-phénicienne, mais cananéenne ; j’ai envie de traduire : Palestinienne. Donc Liban, Syrie, Palestine…

 

Jésus, lui, vient de la Galilée des nations. Nathanaël est un Israélite, un vrai (Jean 1,47). Quand il entend Philippe lui parler de Jésus, voici sa première réaction : « Nathanaël lui dit : Quelque chose de bon peut-il venir de Nazareth ? Philippe lui dit : Viens voir. » (Jean 1,46).

 

Face aux préjugés, c’est une parole sage : « Viens et vois », une invitation à s’approcher, à observer avant de juger, à écouter avant de parler, à faire connaissance avec Jésus.

 

Quand nous entendons Jésus, soudain il devient sans importance qu’il soit de Nazareth et de la Galilée des nations ; ou au contraire cela signifie qu’il s’adresse à tous. Et avec lui nous faisons le rêve d’une Église universelle.

Dehors les chiens ? (Marc 7,27)

La fille a un esprit impur, elle est impure, comme les chiens. Les chiens sont mal-aimés dans la Bible.
Pour se limiter au Nouveau Testament, nous lisons :

« Ne donnez pas ce qui est sacré aux chiens et ne jetez pas vos perles devant les cochons » (Matthieu 7,6).
« Le chien est retourné à son vomissement, et la truie à peine lavée va se vautrer dans le bourbier. » (2 Pierre 2,22).
« Prenez garde aux chiens » (Philippiens 3,2).
« Dehors les chiens » (Apocalypse 22,15).

Les chiens ici sont pourtant des humains, mais des autres, des impurs.

 

Si vite la société exclut. Elle commence par ne plus reconnaître en l’autre une sœur ou un frère en humanité. Elle déshumanise le regard. Ensuite est justifié de traiter un être humain comme un chien, un traitement inhumain et dégradant. Et finalement, elle crie « Dehors les chiens », comme elle a crié « Crucifie-le ! » (Marc 15,14).

 

La façon dont nous traitons les animaux est très révélatrice de ce que nous sommes capables d’infliger aux humains. Le contexte est posé, dans sa violence.

Jésus sans parole

Jésus a donc cette phrase ambivalente : « Laisse d’abord les enfants se rassasier, car ce n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. »

 

Jésus est-il raciste ? Faut-il comprendre que les enfants sont les enfants d’Israël, les enfants de Dieu ; et que la femme étrangère est une chienne ?

 

Première hypothèse : Jésus a tout prévu, il veut donner un exemple à ses disciples, et le fait non en parlant lui-même, mais en laissant parler la femme étrangère. Il dit tout haut ce que d’autres pensent tout bas, et lui donne la parole pour qu’elle réponde.

 

Il est beau ce Jésus aussi, qui pour une fois ne sera pas le plus sage, qui ne gagnera pas la bataille de paroles. Il répète une maxime banale. Et c’est la femme qui étonne tous ceux qui l’entendent par une phrase profondément juste.

 

Les rôles sont inversés, Jésus laisse la femme enseigner ; il se contente de lui donner la parole et de valoriser sa réponse.

 

Deuxième hypothèse : Jésus est vraiment humain ici, et il reçoit une leçon de la femme. Et c’est lui qui se convertit.

 

C’est peut-être encore plus fort. Jésus n’adopte pas simplement une attitude d’écoute et de retrait. Jésus ne devient pas lui-même sans nous. Jésus nous laisse le transformer. Il écoute vraiment la femme, et reconnaît qu’elle a raison.

 

Troisième hypothèse : Jésus est vraiment divin ici, mais justement Dieu n’est pas tel que nous pourrions croire. Dieu lui-même écoute vraiment les humains. Une vraie écoute nous change. D’un vrai dialogue, on ne ressort pas indemne. Si nous avons découvert l’autre, nous nous connaissons, nous sommes entrés dans le monde de l’autre, nous nous sommes mis à sa place, nous avons regardé depuis son point de vue. Notre vision du monde a changé, elle s’est élargie, enrichie d’une facette nouvelle que nous ne connaissions pas.

 

J’aime à croire que Dieu nous écoute dans le sens le plus fort. Il nous écoute avec empathie ; il nous écoute et agit en conséquence.

 

À quoi sert la prière, si Dieu a déjà tout prévu de façon inflexible ? Or souvent dans la Bible, Dieu change d’avis. Être capable de changer d’avis est une preuve d’intelligence, quand la réalité a changé ou qu’une nouvelle information.

 

Dans sa tendresse de père pour nous, je crois que Dieu est sensible et se laisse influencer. Il nous écoute.

La parole à la femme (Marc 7,28-30)

Pourquoi la réponse de la femme est-elle remarquable ? Elle a cette humilité de s’identifier aux petits chiens, ce qui prouve qu’elle est véritablement enfant de Dieu.

 

La femme ne réclame pas les droits de l’homme et du citoyen, ni même l’universalité des droits humains ; elle réclame les droits des animaux, les droits des petits chiens à se nourrir des miettes. Les miettes du Christ suffisent à nous faire vivre.

 

Et disant « Oui Seigneur » (Matthieu 15,27, et certains manuscrits de Marc 7,28), la femme a eu l’audace d’habilement contredire Jésus, en communication non-violente et auto-dérision, et d’avoir raison. Car avec lui elle est en vrai dialogue, entre un « je » et un « tu ». Prier, c’est parler à Dieu, avec cette même liberté de refuser ce qui nous choque, de crier l’injustice. À Dieu, nous pouvons tout dire.

 

La foi de cette femme, c’est d’avoir dit malgré tout : « Oui Seigneur ». Elle aurait pu répondre à l’injure qui faisait d’elle un chien : « Non mais, qui es-tu pour m’imposer ça ? Vous êtes bien tous les mêmes ! » Or elle a eu confiance en Jésus, confiance en son amour, en sa capacité à entendre ce qu’elle dirait. Elle croit à la réconciliation future ; elle croit que Jésus ne restera pas en conflit avec elle. Quelle sagesse, de s’opposer en disant oui ! Et alors, au oui de la femme libanaise, Jésus répond en substance à sont tour par un oui. Au lieu d’un combat de non, c’est une unité de oui.

 

Dieu notre Père, s’il te plaît, donne à notre terre l’unité, le dialogue, l’auto-dérision, la non-violence, la paix.

 

La femme fait entendre une voix singulière, celle de l’évangile de la grâce pour tous. Le pain est offert aux chiens, le Christ est donné pour les impurs. Les chiens sont invités à la table de communion.

 

Il n’y a plus de chiens, nous sommes tous des enfants.

« Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus mâle et femelle ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. » (Galates 3,28).

Le démon est chassé, il n’y a plus de souffle impur. La fille n’était pas une psychopathe sans espoir, mais la fille bien-aimée de cette mère en espérance de délivrance.

Nous, les chiens (2 Samuel 9,6-13)

La femme fait écho à une autre histoire de chiens et de table. Elle met en scène Mephi-Bosheth, fils de Jonathan, infirme des pieds. Son nom signifierait : « brisant la honte ».

 

« Mephi-Bosheth, fils de Jonathan, fils de Saül, vint auprès de David et tomba face contre terre, prosterné. David dit : Mephi-Bosheth ! Il répondit : Je suis là, pour te servir. David lui dit : N’aie pas peur ! Je vais agir avec fidélité envers toi à cause de Jonathan, ton père. Je te rendrai toutes les terres de Saül, ton père, et tu mangeras constamment à ma table. Il se prosterna et dit : Que suis-je pour que tu regardes un chien mort tel que moi ? […] David avait dit : Mephi-Bosheth mangera à ma table, comme l’un des fils du roi. […] Mephi-Bosheth habitait à Jérusalem, car il mangeait constamment à la table du roi. Il était boiteux des deux jambes. » (2 Samuel 9,6-8.11.13).

Voici un chien mort, qui mange à la table du roi. Les chiens sont invités à table, dans le Royaume de Dieu.

 

Dieu notre père, merci parce que ta table est pour tous, de toute nation, parce que ton cœur est sans limite, ton amour est assez grand pour que nous soyons chacun unique à tes yeux.
Merci pour les chiens que nous sommes, que tu aimes et que tu nourris de ton pain de vie. Nous les chiens, nous mangeons à la table du roi.

 

Merci pour ton Église universelle qui grandit et se multiplie, une nuée de témoins sur toute la terre pour chanter ta louange, en toute langue, dans nos belles différences de cultures, toutes les rencontres et l’infinie découverte de l’autre ! Amen !

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