L’action, la grâce, et la vision
Cela pose pour nous la question plus générale de l’éthique. Nous sommes sauvés par la foi, nous le savons. La lettre aux Éphésiens le résume clairement :
« C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés au moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est pas en vertu des œuvres, pour que personne ne puisse faire le fier. Car nous sommes son ouvrage, nous avons été créés en Jésus-Christ pour des œuvres bonnes que Dieu a préparées d’avance, afin que nous nous y adonnions. » (Éphésiens 2,8-10).
Sauvés par grâce divine, nous désirons maintenant agir selon le désir du Seigneur, selon cette beauté des actes de Dieu. Voici donc le sujet des œuvres, qui sont moins nos œuvres que les œuvres de Dieu à travers nous. Que faire de notre vie ?
Je prends conscience que beaucoup de ce que nous croyons être nos choix, nos opinions sont souvent en fait très influencés par les personnes qui nous entourent. Souvent nos idées ne sont pas personnelles, mais nous les adoptons en adhérant à un groupe qui nous ressemble, et où nous nous reconnaissons. Nous faisons confiance à ce groupe, nous le choisissons, et nous ne choisissons pas forcément chaque idée. Nous marquons notre accord avec le groupe, qui a une manière efficace d’expliquer et de justifier sa manière de penser. Et nous oublions parfois d’écouter d’autres voix qui diraient le contraire, parce qu’elles regardent la question d’un autre point de vue, d’une perspective pas nécessairement contradictoire mais simplement différente.
À l’heure de la manipulation de l’information, des pseudo-vérités alternatives, de la falsification possible même des images et des vidéos dans lesquelles nous aimions voir des preuves, n’écoutons pas aveuglément ce que l’on entend dire, mais avant tout ce que Jésus dit. Il ne faut pas s’habituer, ni réduire le rêve, ni banaliser le mal. Dans quel monde voulons-nous vivre ? Quel avenir à espérer ?
Jésus offre cette beauté de vie, où non seulement nous ne tuons pas notre frère ou notre sœur, mais où nous vivons des relations réellement fraternelles, ou des relations de sœurs si vous préférez la fraternité au féminin.
Ce que Jésus nous propose est beau : enlever toute rancune en nous avant de prier Dieu, remplacer les procès contentieux par la réconciliation. Poser toujours un regard juste sur l’autre que nous pourrions désirer, le ou la respecter toujours : tout commence par le regard, et par l’envie de notre cœur. Toujours voir une personne, et jamais un objet.
L’éthique, le devoir est complexe car très vite il éveille en nous un sentiment de culpabilité, quand nos vies ne sont pas à la hauteur d’une si haute exigence. Quand la loi était de ne pas tuer, nous pouvions espérer ne pas la transgresser, c’était encore possible.
Mais ne pas même laisser échapper dans l’emportement de la colère une parole qui insulterait, qui blesserait l’autre, qui pourra y arriver ?
Jésus répond en Matthieu 19 : « Pour les humains, c’est impossible, mais pour Dieu tout est possible. » Et c’est là que revient la grâce.
Cet idéal, nous ne pourrons pas l’accomplir, nous seuls. Nous le pourrons par Christ. Il n’est pas venu pour abolir, mais pour accomplir. Accomplir signifie ici remplir, combler, porter à leur plénitude toute la Tora. Seul Jésus peut faire déborder les cœurs de son abondance, et aller infiniment au-delà de la loi.
Il ne nous invite pas à réduire la loi à ce que nous sommes capables de faire, de façon réaliste. Au contraire, il accentue la loi jusqu’à la rendre totalement irréaliste, pour qu’elle ne soit plus possible humainement, et devienne pure grâce.
La loi alors nous humilie, nous révèle nos limites et nos imperfections. Nous découvrons combien nous ne faisons pas ce que nous voulons. Paul en fait l’expérience : « Car il est à ma portée de vouloir, mais non pas de produire le bien. Je ne fais pas le bien que je veux, mais je pratique le mal que je ne veux pas. »
Et c’est tragique. Nous voulons une vie magnifique, et nous voyons qu’elle ne l’est pas, que trop souvent nous n’atteignons pas nos objectifs, que notre désir illimité excède infiniment notre réalité limitée.
Jésus donne face à cela la puissance du pardon. Se pardonner à soi-même, cette expression toute faite et paradoxale veut dire ceci : effacer la tristesse de cet écart entre ce que nous aurions voulu, et ce que nous avons vécu.
Le pardon efface. Le passé reste le passé, mais mon avenir est devant moi. Jésus croit en nous, il croit que l’être humain selon l’image de Dieu et par la grâce pourra vivre une fraternité belle, une conjugalité belle, une sexualité belle. Il nous libère du passé, des expériences qui nous ont marqués négativement, qui ont brisé quelque chose en nous. Il nous guérit. Il nous fait naître de nouveau. L’avenir avec lui ne ressemblera pas aux ombres et aux chutes de notre passé. J’ai mal agi mais je suis un être humain nouveau.
Il nous lance un défi, un contre-modèle face au réaliste un peu cynique et désabusé, découragé de notre société. Il nous donne de croire à l’amitié, à l’amour entre les humains, à la sincérité, à la franchise, à la douceur, et même au milieu de nos pauvretés.