Loi de vie (Matthieu 5,17-37 et Deutéronome 30,15-20)

Prédication du dimanche 15 février 2026

Choisis la vie !

Dans le Deutéronome, servir Dieu est un choix de vie. C’est entrer dans l’alliance avec lui, décider de l’aimer, de l’écouter, et de mettre en pratique son enseignement et ses préceptes. Car la Tora, qui est traditionnellement traduite par « loi », signifie d’abord l’enseignement. Si Dieu donne des instructions, c’est bien pour nous instruire. S’il écrit des ordonnances, j’aime à penser que c’est à la manière d’un médecin, pour guérir.

 

Je souligne ces mots magnifiques pour parler du SEIGNEUR, ton Dieu : « c’est lui qui est ta vie, la longueur de tes jours ».

 

Dans le judaïsme, la Tora est un don de Dieu, dont on célèbre chaque année la fête. « Pour tes saints, au contraire, il y avait une très grande lumière » dit le livre de la Sagesse. Il ajoute : « tes fils, par qui devait être donnée au monde la lumière incorruptible de la Loi. » (Sagesse 18,1.4).

 

Nous protestants avons souvent en tête les paroles plus polémiques ou de Paul sur la loi. Chez lui elle est tantôt positive comme loi de vie à l’origine, tantôt cause d’asservissement. Mais il nous faut être nuancés : chaque auteur biblique fait entendre une voix qui lui est propre, avec ses accents particuliers, qui est aussi inspirée par Dieu. Matthieu n’est pas Paul ; et dans ce débat il insiste sur la continuité entre la Tora et Jésus.

 

Jésus s’élève non contre la Tora, mais contre de mauvaises interprétations de la Tora, qui la biaiseraient dans un sens purement formel. Ou les préceptes sont mal restitués, déformés, avec des ajouts ou des omissions. Jésus vise en particulier les scribes et les pharisiens.

 

Si nous actualisons, Jésus nous appelle à nous former un avis critique sur la morale du monde qui nous entoure, et à ne pas tout admettre automatiquement. Ce que nous entendons dire n’est pas toujours la volonté de Dieu. Même si nous avons l’impression que tout le monde le fait, ce n’est pas pour autant ce que nous devons faire, nous, croyants au Christ.

 

Contre une vision légaliste desséchée, fossilisée, Jésus propose une autre vision, une compréhension plus vraie, plus lumineuse de la Tora. Elle vient du cœur, et les paroles de Dieu doivent être écoutées et appliquées avec ce cœur, avec amour.

 

Et donc sans compter, au-delà de l’exigence légale. Ne pas tuer, c’est un bon début ; mais nous pouvons espérer des relations qui vont plus loin que le fait de ne pas nous entretuer.

 

Toutes les règles éthiques sont maintenant envisagées dans l’esprit des béatitudes, avec la même générosité. Jésus offre un guide pour mener nos actions à sa lumière, un chemin de vie. Choisis la vie, nous dit le Seigneur !

L’action, la grâce, et la vision

Cela pose pour nous la question plus générale de l’éthique. Nous sommes sauvés par la foi, nous le savons. La lettre aux Éphésiens le résume clairement :

« C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés au moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est pas en vertu des œuvres, pour que personne ne puisse faire le fier. Car nous sommes son ouvrage, nous avons été créés en Jésus-Christ pour des œuvres bonnes que Dieu a préparées d’avance, afin que nous nous y adonnions. » (Éphésiens 2,8-10).

 

Sauvés par grâce divine, nous désirons maintenant agir selon le désir du Seigneur, selon cette beauté des actes de Dieu. Voici donc le sujet des œuvres, qui sont moins nos œuvres que les œuvres de Dieu à travers nous. Que faire de notre vie ?

 

Je prends conscience que beaucoup de ce que nous croyons être nos choix, nos opinions sont souvent en fait très influencés par les personnes qui nous entourent. Souvent nos idées ne sont pas personnelles, mais nous les adoptons en adhérant à un groupe qui nous ressemble, et où nous nous reconnaissons. Nous faisons confiance à ce groupe, nous le choisissons, et nous ne choisissons pas forcément chaque idée. Nous marquons notre accord avec le groupe, qui a une manière efficace d’expliquer et de justifier sa manière de penser. Et nous oublions parfois d’écouter d’autres voix qui diraient le contraire, parce qu’elles regardent la question d’un autre point de vue, d’une perspective pas nécessairement contradictoire mais simplement différente.

 

À l’heure de la manipulation de l’information, des pseudo-vérités alternatives, de la falsification possible même des images et des vidéos dans lesquelles nous aimions voir des preuves, n’écoutons pas aveuglément ce que l’on entend dire, mais avant tout ce que Jésus dit. Il ne faut pas s’habituer, ni réduire le rêve, ni banaliser le mal. Dans quel monde voulons-nous vivre ? Quel avenir à espérer ?
Jésus offre cette beauté de vie, où non seulement nous ne tuons pas notre frère ou notre sœur, mais où nous vivons des relations réellement fraternelles, ou des relations de sœurs si vous préférez la fraternité au féminin.

 

Ce que Jésus nous propose est beau : enlever toute rancune en nous avant de prier Dieu, remplacer les procès contentieux par la réconciliation. Poser toujours un regard juste sur l’autre que nous pourrions désirer, le ou la respecter toujours : tout commence par le regard, et par l’envie de notre cœur. Toujours voir une personne, et jamais un objet.

 

L’éthique, le devoir est complexe car très vite il éveille en nous un sentiment de culpabilité, quand nos vies ne sont pas à la hauteur d’une si haute exigence. Quand la loi était de ne pas tuer, nous pouvions espérer ne pas la transgresser, c’était encore possible.

 

Mais ne pas même laisser échapper dans l’emportement de la colère une parole qui insulterait, qui blesserait l’autre, qui pourra y arriver ?

 

Jésus répond en Matthieu 19 : « Pour les humains, c’est impossible, mais pour Dieu tout est possible. » Et c’est là que revient la grâce.

 

Cet idéal, nous ne pourrons pas l’accomplir, nous seuls. Nous le pourrons par Christ. Il n’est pas venu pour abolir, mais pour accomplir. Accomplir signifie ici remplir, combler, porter à leur plénitude toute la Tora. Seul Jésus peut faire déborder les cœurs de son abondance, et aller infiniment au-delà de la loi.

 

Il ne nous invite pas à réduire la loi à ce que nous sommes capables de faire, de façon réaliste. Au contraire, il accentue la loi jusqu’à la rendre totalement irréaliste, pour qu’elle ne soit plus possible humainement, et devienne pure grâce.

 

La loi alors nous humilie, nous révèle nos limites et nos imperfections. Nous découvrons combien nous ne faisons pas ce que nous voulons. Paul en fait l’expérience : « Car il est à ma portée de vouloir, mais non pas de produire le bien. Je ne fais pas le bien que je veux, mais je pratique le mal que je ne veux pas. »

 

Et c’est tragique. Nous voulons une vie magnifique, et nous voyons qu’elle ne l’est pas, que trop souvent nous n’atteignons pas nos objectifs, que notre désir illimité excède infiniment notre réalité limitée.

 

Jésus donne face à cela la puissance du pardon. Se pardonner à soi-même, cette expression toute faite et paradoxale veut dire ceci : effacer la tristesse de cet écart entre ce que nous aurions voulu, et ce que nous avons vécu.

 

Le pardon efface. Le passé reste le passé, mais mon avenir est devant moi. Jésus croit en nous, il croit que l’être humain selon l’image de Dieu et par la grâce pourra vivre une fraternité belle, une conjugalité belle, une sexualité belle. Il nous libère du passé, des expériences qui nous ont marqués négativement, qui ont brisé quelque chose en nous. Il nous guérit. Il nous fait naître de nouveau. L’avenir avec lui ne ressemblera pas aux ombres et aux chutes de notre passé. J’ai mal agi mais je suis un être humain nouveau.

 

Il nous lance un défi, un contre-modèle face au réaliste un peu cynique et désabusé, découragé de notre société. Il nous donne de croire à l’amitié, à l’amour entre les humains, à la sincérité, à la franchise, à la douceur, et même au milieu de nos pauvretés.

Au-delà de la loi

Il n’y a plus de loi. Jésus montre l’absurdité de la logique de la loi. Il faut saisir l’ironie, l’hyperbole, et ne pas tout prendre au premier degré. Quel tribunal juge un homme parce qu’il a appelé son frère d’un qualificatif légèrement dépréciatif ? Qui ira en enfer pour avoir envoyé le mot de fou contre son frère ? Qui s’arrache un œil quand ce qu’il voit suscite en lui une envie irrépressible qui se termine en violence ? Qui se coupe la main parce que sa main risque de faire du mal à l’autre ? Les yeux et les mains sont de belles créations de Dieu ; sûrement il ne veut pas faire de nous des borgnes et des manchots volontaires !

 

Il ne peut pas y avoir de sanction ; donc il n’y a plus de loi. Ce n’est pas une loi, mais un conseil, un encouragement, comme celui qui nous dit : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! » (Matthieu 5,9). Soit nous entendons l’obligation immense de faire la paix, de toujours apporter la paix, et la pression colossale qui appuie sur nos épaules ; soit nous entendons simplement le bonheur et la joie de ce que Dieu nous donne d’accomplir. Soit nous entendons l’impératif démesuré d’illuminer le monde de notre témoignage visible ; soit nous découvrons que par la grâce de Dieu, nous sommes dès maintenant la lumière du monde (Matthieu 5,14).

 

Soit nous essayons de ne jamais nous brouiller avec nos frères et sœurs ; soit nous accueillons le Christ qui nous donne la sagesse d’admettre nos torts et de nous réconcilier au nom de son amour. Soit nous cherchons la perfection romantique d’un amour qui s’avère si souvent impossible, ou nous nous aigrissons dans des relations égoïstes et sans amour qui ne nous combleront pas ; soit nous irriguons nos relations de la source de l’amour véritable en Christ au cœur de l’humain, dans l’imperfection, dans le pardon, et dans la soif du seul être parfait qui est le Christ, et dans l’eau vive qui produit le miracle de l’amour quand on ne s’y attend pas.

 

Ce n’est surtout pas une loi à imposer à l’autre, pour le juger de l’extérieur : nous ne savons pas ce qu’il vit. Mais c’est peut-être un idéal moral que nous choisissons d’essayer pour nous, sans nous décourager ; et en cela nous sommes lumière du monde. Nous sommes un phare. Nous portons l’espérance.

 

Ce n’est plus une loi. Et pourtant, faire le bien n’est pas en option ; dans notre liberté, nous ne pouvons choisir que la vie. Jésus n’efface pas un iota, pas une virgule de la parole de Dieu et de sa radicalité. Il nous dit de prendre au sérieux la vision de lumière qu’il nous propose pour notre vie. De ne pas renoncer. Il nous accompagne. Et cette société nouvelle de relations humaines transfigurées, ce ne sera pas œuvre, mais l’œuvre de Dieu. Ce n’est plus une loi, mais une promesse. Ce n’est plus ce que nous ferons pour Dieu, mais ce qu’il fera pour nous.

 

Il nous promet aussi son pardon, ses guérisons intérieures ; il nous relèvera dans nos chutes, quand nous trébucherons. Tu es encore en chemin, dit-il. Il a cette exigence pour nous, car il est pédagogue, et veut nous rendre grands dans le royaume des cieux. S’il est notre maître et que nous sommes ses disciples, à son école il nous apprendra à vraiment vivre, nous découvrirons une vie toute neuve.

Amen !

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