Par ses meurtrissures (1 Pierre 2,19-25)

Prédication du dimanche 26 avril 2026

Sacrifice ?

Ce texte de la première lettre de Pierre me paraît difficile, et même choquant… mais c’est ce qui est intéressant. Qu’est-il en train de dire ? Il faut supporter la souffrance sans se plaindre, sans se révolter, en suivant l’exemple du Christ. En somme, ce serait se sacrifier comme une brebis menée à l’abattoir ?

 

Et si nous lisons les versets qui précèdent, en contexte, ils s’adressent aux domestiques, pour leur dire d’accepter de souffrir injustement auprès de maîtres tortueux.

 

Comment entendre cela aujourd’hui, quand nous avons et désirons la liberté, l’égalité ? Nous voulons exprimer fort nos colères sans nous taire, combattre l’injustice. Nous voulons nous réaliser, nous épanouir, et non nous sacrifier.

 

Nous lisons dans Hébreux : « Mais maintenant, à la fin des temps, il s’est manifesté, une seule fois, pour abolir le péché par son sacrifice. » (Hébreux 9,26). Je le comprends ainsi : Jésus s’est sacrifié une fois pour toutes, pour tout accomplir, pour offrir le dernier sacrifice qui est maintenant suffisant pour nous sauver. Il s’est sacrifié pour que nous n’ayons pas à nous sacrifier, et que nous vivions ! Comment pourrions-nous imiter son exemple ? Serait-il mort en vain ?

 

Nous sommes justifiés par la grâce et la foi. Alors que nous dit Pierre ?

Non-violence et bonté

D’abord, on pense que Pierre et Silvain écrivent à une période difficile pour l’Église. Persécutée, elle n’a aucune force pour imaginer même une révolution sociale. Au contraire, elle a besoin de se faire discrète, d’agir comme un groupe de citoyens modèles, respectueux des autorités et de l’ordre établi.
Mais ce n’est pas pour autant un conformisme. Au lieu de se faire remarquer par les troubles qu’elle pourrait susciter, elle veut se démarquer au contraire par la bonté presque surnaturelle qu’elle montrerait en toutes circonstances.

 

Pierre écrit quelques versets plus haut : « Ayez une belle conduite parmi les gens des nations, pour que, sur le point même où ils vous accusent de faire le mal, ils voient vos belles œuvres et glorifient Dieu au jour de son intervention. […] la volonté de Dieu, en effet, c’est qu’en faisant le bien vous réduisiez au silence l’ignorance des gens déraisonnables » (1 Pierre 2,12.15).

 

Les chrétiens devraient apporter un témoignage non-violent, de beauté et de bonté, si extraordinaire qu’il fera taire les gens injustes et amènera les païens à glorifier Dieu.

 

Il s’agit de témoigner dans la vie de tous les jours, y compris dans les réalités difficiles de la société.

Souffrance et présence

Ainsi il n’y a aucune volonté masochiste de se sacrifier pour souffrir volontairement, et de valider l’oppression en s’y soumettant.

 

Simplement, il y a un réalisme. Nous souffrons ; quel sens a cette souffrance, et comment la vivre ? Il existe une hiérarchie, qui n’a rien de sacré, qui est purement humaine, et qui s’impose à nous. C’est le cas encore aujourd’hui : hommes ou femmes, riches ou pauvres, nous avons toujours des gens au-dessus de nous, plus beaux, plus grands, plus forts, plus puissants, plus intelligents, plus favorisés. Nous pouvons entretenir un ressentiment, une rancune, une amertume. Nous pouvons nous construire une identité de victime. Tout cela est assez stérile, et souvent destructeur.

 

Ou nous pouvons accepter nos limites, et les injustices de la vie, quand nous sommes impuissants, et qu’il ne dépend pas de nous de les changer. Ce n’est pas notre valeur et nos qualités qui sont en jeu, il y a là de la chance ou des dons, et d’ailleurs la chance peut tourner, et les positions de pouvoir mal acquises s’effondrent souvent, quand on sait attendre.

 

Plus fondamentalement, Pierre nous propose une attitude spirituelle : tourner nos regards vers le Christ.

 

Il a habité la même souffrance que nous, et il ne s’est révolté ni contre Dieu ni contre les hommes.
Pierre fait plusieurs emprunts à Ésaïe 53, le passage qu’on appelle celui du serviteur souffrant. Jésus a été cette brebis sans défense martyrisée pour la boucherie. Il a été l’agneau de Dieu qui porte nos péchés (Jean 1,29). Il a été le bouc émissaire au jour du grand pardon (Lévitique 16). Il a été le bélier sacrifié à la place d’Isaac, le fils aimé (Genèse 22). Il s’est donné à notre place ; il a fait ce qui nous soulagerait, nous sauverait.

 

Et Pierre annonce cette bonne nouvelle, contemplant le don de Dieu pour nous.

 

Grâce à Jésus, nous vivons pour la justice ; nous avons été guéris. Nos péchés qui étaient spirituellement nos maîtres, nos despotes et nos oppresseurs, qui nous rendaient esclaves, il les a détruits, cloués sur le bois de la croix, anéantis par sa mort.

 

Alors oui, nous pouvons marcher dans ses traces, car il nous a ouvert la voie, frayé un sentier. En mettant chacun de nos pas dans les siens, nous avancerons de façon sûre et nous irons loin. Sa route ne mène pas au sacrifice de la mort, mais à la résurrection, à la vie en surabondance, à la joie complète.

 

Oui nous pouvons l’imiter sans nous perdre, nous inspirer de son amour divin, sucer la sève de son amour qui entre en nous et nous emplit, et nous fait déborder de grâce.

 

C’est une promesse qu’il nous fait. Il est notre berger. Le bon et beau berger. Celui qui étonnamment a vécu comme une brebis, ce qui fait de lui le meilleur des bergers. Car il nous connaît. Il a fait l’expérience de ce que nous souffrons, et il a la force de vie pour nous délivrer, ou nous donner la joie même au milieu de l’enfer de la croix.

Scandale et grâce et joie

Pierre écrit encore : « soyez des hommes libres, sans faire de la liberté un voile pour couvrir la malfaisance : soyez des esclaves de Dieu. » (1 Pierre 2,16).

 

Même sans rien changer, sans mettre fin au désordre social ou révolutionner le monde, même soumis, nous sommes libres. Notre obéissance est à Dieu. C’est lui le véritable maître et seigneur. Son autorité n’est pas imposée par la force. Il nous aime et nous donne tout, c’est pourquoi nous l’admirons et le vénérons et l’adorons. Nous lui reconnaissons cette autorité d’amour, pour tout ce qu’il est, pour tout ce qu’il fait. Écouter Dieu et faire ce qu’il nous dit, c’est être libre.

 

Ainsi Pierre nous confie ce paradoxe qui n’est autre que celui de la croix. Le Christ lui-même a souffert, alors qu’il est Dieu. Si nous souffrons, nous souffrons avec lui, il est avec nous, lui en nous et nous en lui, nous sommes unis. Et avec lui nous vivons, inondés de force, de courage, d’espérance et de joie. Humainement, nous ne le saisissons pas, c’est impossible. Mais c’est le don de Dieu pour nous.

 

Alors voici ce « scandale » de la croix (1 Corinthiens 1,23 ; Galates 5,11). Selon Pierre et Silvain,

« c’est une grâce que de supporter des peines par conscience de Dieu, quand on souffre injustement. […] si vous endurez la souffrance tout en faisant le bien, c’est une grâce devant Dieu. » (1 Pierre 2,19-20).

 

Transformer la souffrance en grâce, voilà la promesse étonnante de Dieu pour nous.

 

Cela veut dire peut-être ne pas rêver à un autre monde où je ne souffrirais pas. Mais vivre ici et maintenant, dans ce monde imparfait, et dans le quotidien imparfait de ma vie, de la grâce de Dieu. Il nous donne le courage d’endurer et d’agir, de faire les efforts qui s’imposent à nous, ce courage de vivre même quand tout n’est pas rose.

 

Et nous pouvons voir aussi qu’aujourd’hui en France, nous vivons sans esclavage, sans dictature, sans guerre, sans persécution, sans martyre. Nous sommes déjà pour une grande part libres, égaux. Nous pouvons aussi louer Dieu pour toutes les merveilles qu’il a faites pour nous, et chanter sa grâce, au lieu de nous enfermer dans l’envie, la jalousie, les idées sombres. Dieu change notre tristesse en joie (Jean 16,20).

 

Il nous fait reposer sur des prés verdoyants, et nous désaltère d’eau fraîche (Psaume 23,2). Il est le berger de notre âme et notre gardien, le vainqueur de la mort, et celui qui nous aime depuis toujours. Vivons de la légèreté radieuse de sa grâce !

 

Amen !

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