Quarante jours au désert (Luc 4,1-13 et Romains 10,8-13)

Prédication du dimanche 9 mars 2025.

Mes amis, ma première impression en lisant ce texte était celle d’une pluie glaçante, et de la tombée de la nuit noire. Bienvenue dans le carême, 40 jours avant la semaine sainte, 40 jours de désert. 40 jours pour s’attaquer à ces mots terrifiants que j’aurais presque bannis de mon vocabulaire : le diable, la tentation, l’épreuve.

 

Pourtant ce texte recèle lui aussi une bonne nouvelle : même dans les temps sombres et gelés, même dans les temps secs et arides, la parole de Dieu nous donne la force de tenir et de résister. Le Seigneur nous sauve et nous rend plus solides après tout ce que nous avons traversé avec lui.

La division

Une première cause de l’angoisse liée à ce texte vient de l’apparition du diable. Alors certains d’entre nous croient au diable, et d’autres n’y croient pas. Je crois qu’il est permis d’y croire ou non, et que les deux opinions sont respectables. Si le diable arrivait déjà à nous diviser sur la question de son existence, il jouerait bien son rôle de diviseur – traduction de diabolos, celui qui jette à travers, qui jette de part et d’autre. La question n’est pas d’échafauder une théorie ou une croyance sur l’existence du diable.

 

La question est beaucoup plus concrète : comment vivre avec tout le négatif que nous rencontrons ? Nous trouvons ce mot diable dans la Bible ; comment pouvons-nous le comprendre, l’interpréter et lui trouver un sens pour nous aujourd’hui ? Qu’il y ait une entité, une force réellement consciente ou un mécanisme aveugle, juste une personnification littéraire, un langage culturel, la division existe pour nous aujourd’hui.

 

La guerre divise les peuples, la fracture sociale divise la société, la haine divise les familles, et moi-même je suis divisé entre mes désirs, ma volonté, mes actes, mes incohérences, mes faiblesses et mes forces, ma tristesse et ma joie, mon orgueil et mon humiliation.

 

Je le constate et je me trouve comme au désert, vidé de mon superflu, dépouillé, mis à nu, seul, face à moi-même. Je n’ai plus d’arbres où me cacher, plus rien que moi-même pour m’occuper les pensées.
Là l’être humain ne peut plus tricher, et comme Jésus, il ressent le manque, la faim. Un besoin physique et vital qui n’est pas satisfait. Une faiblesse qui nous saisit. Le vertige de perdre ce que je prenais pour acquis.

L'épreuve

Voilà l’épreuve du désert. Nous parlons souvent de la tentation du Christ, car le même mot peut être traduit tentation ou épreuve, ou encore test, essai, expérience.

 

C’est tentation qui a été choisi dans la traduction du Notre Père, qui a été modifiée récemment, ce qui révèle combien ce verset peut être difficile : « Ne nous laisse pas entrer en tentation », ou dans une épreuve.

 

Dans tentation j’entends de fortes résonances morales, teintée de péché, avec l’injonction de « résister à la tentation », qui n’est pourtant pas en tant que telle un commandement biblique. Et Calvin nous avertit qu’il ne s’agit pas d’imiter le Christ, qui est inimitable, ni de chercher par nos seules forces à affronter le diable ou à rendre nos œuvres pures et parfaites.

 

Nous avons l’image de la caricature des puritains, une sévère austérité pour en toutes circonstances contraindre nos désirs, les étouffer contre la tentation. Mais le carcan a été brisé au profit de la liberté. Alors à l’inverse, la transgression devient sans limite, jusqu’à la délectation de succomber à la tentation, et la recherche effrénée du plaisir qui réalise sans délai nos désirs.

 

Or Jésus cite l’Écriture : « L’être humain ne vivra pas sur un seul pain. » Il ne nie pas le besoin de pain. La plupart du temps, Jésus ne jeûne pas et il est même appelé glouton. Donc nous avons le droit de vivre, d’être bons vivants au sens de goûter la joie, de savourer les dons de Dieu. Mais il parle également à notre génération souvent hédoniste et qui ne cherche qu’un plaisir immédiat : il veut nous donner aussi un autre pain plus nourrissant encore. Il nous libère aussi de nos désirs parfois décevants.

 

La gourmandise est-elle moralement mauvaise ? Non. Dieu a créé les saveurs pour nous. Tout est permis, mais tout n’est pas utile. Nous pouvons manger, mais de préférence en évitant l’indigestion et la prise de poids : des limites sont posées pour des motivations médicales et esthétiques. Simplement Dieu n’a pas à être le garant de la morale que je me suis moi-même fabriquée et qui m’enferme, il nous laisse libres et n’a jamais interdit la gourmandise.

 

Nos désirs sont beaux quand ils nous mènent à ce qui est bon pour nous et pour les autres. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Cet amour nous donne un autre but que la recherche de notre seul plaisir, il passe par le respect de l’autre, il nécessite d’apprendre la maîtrise de soi. Voilà la limite, l’horizon de vie.

 

Au lieu de parler de tentation, je préfère l’épreuve, qui nous stimule et nous apporte de l’expérience. L’épreuve nous fait grandir. Les examens peuvent nous stresser, mais ils nous fortifient, comme l’or est fondu et purifié par le feu.

Le besoin, la puissance, la secte

Trois épreuves sont vécues et illustrées par Jésus, trois réalités de la vie :

  • premièrement, le désir du corps, et la sensation physique de manque, le besoin élémentaire et vital qui n’est pas pourvu ;
  • deuxièmement, le désir de pouvoir, de gloire, de possession et d’expansion, l’envie de la domination militaire et de la conquête territoriale, l’envie d’acheter des terres, des maisons, des voitures, des vêtements exquis ou des loisirs raffinés, d’influencer des gens et d’être entendu, reconnu, valorisé ;
  • la troisième épreuve symbolique est spirituelle : c’est la tentation d’instrumentaliser Dieu à mon service et pour mon intérêt, c’est aussi l’orgueil de me croire supérieur aux autres humains et spécialement entendu par Dieu. Ce serait échapper à la condition humaine, à la crucifixion, et à la mort.

 

Le diable, et les pensées que nous murmurons à nous-mêmes, sont bien sûr menteurs et pleins de désinformation. Le désir nous fait croire qu’il vise un besoin vital et immédiat. En réalité l’Esprit saint nous donne la force de survivre au manque, si c’est nécessaire pour aimer l’autre, et cette liberté mène au vrai bonheur. Nous pouvons garder cette faim, qui est féconde. Pour finir, dans la tentation spirituelle, le diable propose l’aveuglement d’une secte. Car en réalité, si Jésus se jette du haut du temple, il mourra. Un tel acte suicidaire et stupide n’a rien à voir avec Dieu !

L'élan de l'Esprit saint

Pour résister et passer l’épreuve, Jésus a une arme secrète : la parole de Dieu. Elle met à nu les mensonges et contredit le diable. Elle illumine et donne la lucidité. Elle habite Jésus et lui donne les moyens de répondre à cette voix intérieure sournoise, rusée, fausse.

 

Il s’appuie sur cette parole. Il vit réellement le verset : « La Parole est près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur » (Romains 10,8). Et ainsi il ne craint rien, il sort vainqueur. « Car quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. » (Romains 10,13).

 

Ainsi la tentation par le diable devient pour Jésus un temps positif de formation. Il prend conscience de lui-même ; il se découvre de manière existentielle ; il affirme sa foi en Dieu ; il choisit ses valeurs, et décide de rejeter le désir de domination.

 

Jésus arrive du Jourdain au désert, porté par la parole du ciel qu’il vient de recevoir à son baptême : « Tu es mon Fils bien-aimé ; c’est en toi que j’ai pris plaisir. » (Luc 3,22). Et Luc fonde encore dans la généalogie de Jésus son identité de fils de Dieu. Il sait qui il est, enveloppé de l’amour du Père créateur, et uni à lui.

 

Au baptême, l’Esprit saint est descendu sur lui, et dans le même élan, Luc insiste et ne craint pas de le répéter : « Jésus, rempli d’Esprit saint, revint du Jourdain et fut conduit par l’Esprit au désert. »

 

Ce qui apparemment était l’œuvre du diable, se révèle totalement mené et guidé par Dieu. Par le Père et par l’Esprit saint présent en lui, Jésus est invulnérable. Même quand il est malmené par la vie ou des dans circonstances extrêmes, après quarante jours sans manger dans le désert, il demeure en Dieu.

 

Au déluge, il pleut quarante jours et quarante nuits (Genèse 7,12) ; et au bout de quarante jours, Noé ouvre la fenêtre (Genèse 8,6). Au mont Sinaï, écrivant les paroles de l’alliance, « Moïse resta là, avec le SEIGNEUR, quarante jours et quarante nuits. Il ne mangea rien, il ne but rien. » (Exode 34,28). Élie désespéré a reçu la visite de l’ange du Seigneur : « Il se leva, mangea et but ; avec la force que lui donna cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à la montagne de Dieu, l’Horeb. » (1 Rois 19,8).

 

Nous entrons dans le temps du Carême. L’objectif n’est pas un jeûne ou un régime, cela peut être un moyen mais en toute liberté. L’objectif est d’être refondé en Dieu, empli de l’Esprit saint, et de recevoir la force et l’élan spirituel pour traverser tous les déserts de nos vies, tous les temps de famines, tous les pièges et toutes les épreuves. Dieu par sa parole est tout près de nous.

 

Amen.

 

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