Vivre à perdre haleine (Matthieu 16,21-28)

Prédication du dimanche 30 août 2026

Être, âme, vie, respiration

Jésus souffre et meurt.

 

Face à cela, la réaction de Pierre est très naturelle et très humaine. Il nous ressemble beaucoup. Il refuse la souffrance et la mort. Je voudrais crier aussi : non, pas ce chemin, Seigneur, ni pour toi ni pour nous !

 

Devenir disciple et suivre le Christ, c’est aussi parfois être surpris. Si nous faisons un petit détour par l’évangile de Jean, après sa résurrection, Jésus dit à Pierre :

« Quand tu étais plus jeune, tu passais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais ; mais quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te passera ta ceinture pour te mener où tu ne voudras pas. » (Jean 21,18).

 

Cette maturité, cette sagesse est tout un apprentissage. Il est bien souvent à l’opposé de notre mouvement naturel et du regard de la société, qui nous incite à être fort, autonome, actif, maître de soi et puissant, à avoir du caractère et de la personnalité, à s’affirmer, à conquérir, à s’imposer.

 

Et voici Jésus qui accepte de mourir.

 

Pierre veut résister, lutter, se battre, et faire plier l’avenir à sa volonté contre toutes les menaces, les oppositions, ou la fatalité.

 

Jésus propose une autre voie, paradoxale, étonnante, inattendue. La vie n’est pas là où on l’imagine.

 

« Qui veut sauver sa vie la perdra. » Peut-être faut-il souligner que plusieurs mots en grec sont fréquemment traduits en français par vie, alors qu’ils portent des nuances différentes.

  • bios, comme dans biologie, ou biographie, la vie au sens de l’existence, qui se déploie dans le temps, avec des ressources, et qui se raconte. Ce mot n’est pas très utilisé dans la Bible.
  • psukhê, psyché, ce qui a été traduit par âme, mais ce mot vient avec l’idée qui vient de Platon d’une âme immortelle et séparée du corps. Il faut entendre anima en latin, la respiration qui anime notre corps et fait vivre les animaux, une haleine de vie. Plus largement cela donne un être vivant, un être.
  • zoê, la vie pleine et entière, la vie épanouie et infinie, la vie éternelle. Ève en grec s’appelle Zoé, la vie, car elle est la mère de tout vivant.

Dans notre texte, Jésus n’appelle pas à perdre cette vie zoê. Jésus est la vie zoê, il est le vivant. Cette vie est essentielle.

 

Jésus parle ici de perdre la vie psukhê, la vie naturelle, perdre notre être, perdre la respiration, c’est-à-dire la donner pour mieux la recevoir de nouveau. Vivre, c’est donner son être.

Des pertes qui délivrent

Laisser partir son enfant

Jésus reprend sévèrement Pierre parce que Pierre l’empêche d’accomplir sa vie. Tu n’as pas le droit de mourir – mais si, Jésus a le droit de mourir.

 

Pierre me fait penser à une mère inquiète et légèrement possessive, qui veut garder son enfant à la maison pour qu’il soit en sécurité. Mais quand l’enfant a grandi, elle doit apprendre à devenir une mère confiante et libératrice, qui laisse aller l’adolescent et le jeune adulte.

 

Vouloir sauver la vie de son enfant en le retenant prisonnier, c’est vraiment mortifère. Il faut le laisser explorer le monde. Se désapproprier de son enfant, c’est une perte, mais elle ouvre à la vie.

 

De même, donner tout son être et sa respiration, renoncer à son égo et peut-être à certains projets égoïstes, c’est créer un espace pour faire naître la vraie vie qui vient du ciel et nous élève.

 

Jésus part ailleurs

Parfois un village a rencontré Jésus, et lui a ouvert la porte et le cœur, les gens ont été guéris et changés en profondeur. Et dans leur joie, ils invitent Jésus à rester. Mais Jésus s’en va ailleurs, vers d’autres villages.

 

C’est la liberté de Jésus. Il est aussi le tout autre, et il n’a pas à suivre nos projets humains pour lui.

 

Les rêves s’envolent

Dans notre vie, il y a des moments où nous frôlons la mort, où nous connaissons la douleur. Il y a aussi des événements qui arrivent et que nous n’avons pas voulus ; nous aurions même voulu tout autre chose, mais cela n’est pas arrivé. Cela s’est passé autrement.

 

Peut-être qu’il ne faut pas s’attacher à ces rêves qui ne sont pas devenus réalité. Nous pouvons continuer à rêver sans limite, et faire de nouveaux rêves pour l’avenir. Et laisser s’envoler les rêves qui restent des rêves.

 

Perdre ces rêves pour sauver de nouveaux rêves, et la vie toujours nouvelle et imprévisible et merveilleuse.

 

Engager sa liberté

La liberté aussi est quelque chose que nous perdons pour vivre vraiment. La liberté c’est un potentiel extraordinaire, une infinité de possibilités, une promesse d’avenirs encore indéterminés, une richesse inouïe, un grand pouvoir ! Mais ce que nous pouvons faire ou devenir demeure à l’état de rêve, c’est virtuel.

 

Celui qui désirerait garder toujours sa liberté n’arrivera jamais à choisir. La liberté est faite pour être utilisée et pour disparaître et réapparaître autrement. Elle permet de choisir, de s’engager et d’agir. Alors elle donne quelque chose de réel et concret.

 

La liberté est d’abord liquide, flottante, fluctuante et mouvante. C’est tout et rien. Et puis à l’instant critique elle se cristallise. Le cristal apparaît, visible, tangible et concret. Il a une forme donnée, et non plus une infinité de formes possibles.

 

Avoir choisi, c’est être encore libre, mais d’une autre manière.

 

La liberté amène au mariage. Choisir quelqu’un à aimer toute sa vie, c’est se limiter à une seule personne par rapport à tous les humains de la terre. C’est réduire son expérience au lieu de la multiplicité des possibilités. Mais finalement cet infini équivalait à zéro, et nous arrivons à un. Fixer sa liberté quelque part pour construire un édifice de plus en plus grand avec le temps, au lieu de sans cesse recreuser des fondations en changeant d’emplacement.

 

Finalement c’est accepter que notre vie est limitée et pas infinie. Elle n’a pas tant de valeur que ça. Inutile d’essayer la garder précieusement en réserve avec toutes les options ouvertes. Inutile d’essayer tous les métiers et de recommencer toujours comme débutant avec zéro expérience ; mieux vaut choisir une activité et y persévérer et monter en compétence.

Portés par le Souffle saint

Déposer sa vie, sa liberté, son indépendance et le contrôle. C’est rassurant de contrôler. Mais c’est une illusion. Tôt ou tard nous tombons malade et nous réalisons que la santé n’est jamais acquise, que nous ne contrôlons même pas les paramètres les plus basiques de notre existence.

 

Mais Dieu est là. Nous pouvons lui faire confiance, et donner. Lui donner tout notre être, et dans ses mains, il en fera une réalité magnifique, au-delà de ce que nous pouvions imaginer.

 

Aller vers l’autre, c’est un risque, une perte de contrôle. Mais ce contrôle était devenu mortifère. Libérés de nous-mêmes, nous pouvons accueillir avec joie et reconnaissance ce qui nous arrive, ce que nous sommes et que n’avons pas voulu, nous ne sommes pas la personne idéale dont nous pourrions rêver. Mais Dieu nous aime ainsi, il nous a créés merveilleux, à son image et selon son rêve à lui.

 

Dieu est le tout-autre, il nous échappe. Et déjà notre prochain, même le plus intime, est déjà radicalement autre, et nous n’avons pas le contrôle sur lui. Et c’est ça qui est intéressant, que l’autre soit un être libre et différent de nous, et qu’il nous embête parce qu’il nous fait découvrir encore de l’inconnu.

 

Jésus nous révèle donc le sens de la vie. Suivre Jésus, c’est ne plus s’appartenir. Jésus ne nous trompe pas ; le suivre c’est aussi emprunter son chemin de croix. Mais c’est un chemin de vie, de résurrection, qui donne une joie profonde.

 

Donnons-nous à Dieu. Devenus disciples, et suivons Jésus. Écoutons la voix de l’Esprit saint qui parle en nous, et laissons-le guider notre vie. Il aura sans doute des idées bizarres auxquelles nous n’aurions jamais pensé, et qui offriront une nouveauté fascinante, comme une terre vierge et inexplorée.

 

« Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout être né de l’Esprit. » (Jean 3,8).

 

Nous vivrons, non par nous-mêmes, mais par l’Esprit (pneuma), souffle de vie. Et là où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté. Là est la vie plus forte que la mort.

 

Amen ! Alléluia !

 


Pour aller plus loin : sur psukhê / zoê en particulier dans l’évangile de Jean, lire François Jullien, Ressources du christianisme, chapitre IV, « Qu’est-ce qu’être vivant ? », éditions de L’Herne, (2018), pp. 53-70.

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