Chercher le perdu
Je voudrais commencer par signaler qu’il existe deux variantes de ce texte. La majorité des manuscrits indiquent : « Si ton frère a péché envers toi ». Mais les plus anciens manuscrits disent seulement : « Si ton frère a péché ». Les éditeurs ont placé ici les mots « envers toi » entre crochet à cause de cette incertitude.
Cela oriente l’interprétation. Si c’est contre moi, le sujet est ma réconciliation avec quelqu’un qui m’a fait du mal : comment dois-je réagir et peut-être lui pardonner ? Si ce n’est pas contre moi, alors je ne suis plus au centre, je ne suis plus la victime mais juste un témoin, et c’est le pécheur qui devient le centre de ma préoccupation.
Pour y voir plus clair, regardons les textes qui précèdent et qui suivent. Juste après, Pierre relance Jésus par une question : « Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu’il péchera envers moi ? Jusqu’à sept fois ? » (Matthieu 18,21). Là il n’y a pas de doute sur les mots « envers moi ».
Mais je crois que justement, Pierre déplace un peu le sujet, apporte une nouvelle problématique. Le changement d’interlocuteur marque une légère coupure.
De l’autre côté, juste avant notre texte, Jésus raconte la parabole de la brebis perdue, et dit : « De même, ce n’est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux qu’il se perde un seul de ces petits. » (Matthieu 18,14).
L’enjeu de la brebis perdue, c’est de sauver celui qui s’égare, autrement dit, le pécheur. Jésus a fait une première supposition : « Si un être humain a cent brebis, et que l’une d’elles s’égare »… (Matthieu 18,12). Et voilà en parallèle : « Si ton frère a péché »… Voilà que Jésus nous donne l’interprétation et la mise en pratique de la parabole de la brebis perdue. Comment aller chercher le frère qui s’égare, et qui va à sa perte ?
Concrètement, en allant lui parler.
C’est très délicat de faire des reproches à quelqu’un. Il faut le dire avec tact, avec douceur, avec amour. Pour qu’il nous écoute, il faut qu’il soit un frère, c’est-à-dire que nous ayons une relation proche et ancienne. Il me semble malavisé d’aller faire des reproches à un inconnu, il risque simplement de claquer la porte. Mais si nous sommes son frère et son ami, il y a des chances qu’il nous écoute.
Et si nous sommes les frères et sœurs d’un pécheur, nous savons que nous sommes aussi pécheurs. Nous ne sommes pas mieux que lui.
Il y a cent brebis, et qui ressemble plus à une brebis qu’une autre brebis ? Ce n’est pas le mouton noir qui s’est perdu, mais une brebis comme n’importe quelle autre. Ça pourrait être moi. Dans l’Église, nous sommes encore bien plus que cent frères et sœurs. Et c’est l’un de nous, notre semblable, qui pèche, parce que l’Église est composée à cent pour cent de pécheurs.
Cela nous invite à un peu d’humilité quand nous allons nous adresser au frère qui s’égare. Je ne connais pas mieux que lui le droit chemin, je ne suis pas le vrai et beau berger. Je suis une brebis qui ne sait que suivre. Peut-être que c’est moi qui suis dans l’erreur et l’errance quand je veux ramener mon frère sur ma route, et que c’est lui qui est sur le sentier de la justice.
Alors trois étapes sont proposées, ce qui donne la douceur et le temps de la patience, de la persévérance. Ce qui donne aussi trois chances pour gagner notre frère. Essayer d’abord en tête à tête et non en public, pour ne pas détruire sa réputation et l’exposer à la moquerie. Puis élargir et ne pas rester seul.
C’est l’Esprit saint qui doit nous guider, et l’intérêt du frère, pas notre rancune personnelle. Ainsi ce n’est pas une réaction spontanée, un mouvement d’humeur et de colère. En réalité se taire est plus facile que faire un reproche. Mais parfois il ne faut pas se taire. Il faut faire la vérité. Quand un abus sexuel est commis, quand des enfants sont en danger, il ne faut pas se taire.