Là je suis au milieu d’eux (Matthieu 18,15-20 et Ézékiel 33,7-9)

Prédication du dimanche 6 septembre 2026 à Tence

Chercher le perdu

Je voudrais commencer par signaler qu’il existe deux variantes de ce texte. La majorité des manuscrits indiquent : « Si ton frère a péché envers toi ». Mais les plus anciens manuscrits disent seulement : « Si ton frère a péché ». Les éditeurs ont placé ici les mots « envers toi » entre crochet à cause de cette incertitude.

 

Cela oriente l’interprétation. Si c’est contre moi, le sujet est ma réconciliation avec quelqu’un qui m’a fait du mal : comment dois-je réagir et peut-être lui pardonner ? Si ce n’est pas contre moi, alors je ne suis plus au centre, je ne suis plus la victime mais juste un témoin, et c’est le pécheur qui devient le centre de ma préoccupation.

 

Pour y voir plus clair, regardons les textes qui précèdent et qui suivent. Juste après, Pierre relance Jésus par une question : « Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu’il péchera envers moi ? Jusqu’à sept fois ? » (Matthieu 18,21). Là il n’y a pas de doute sur les mots « envers moi ».

 

Mais je crois que justement, Pierre déplace un peu le sujet, apporte une nouvelle problématique. Le changement d’interlocuteur marque une légère coupure.

 

De l’autre côté, juste avant notre texte, Jésus raconte la parabole de la brebis perdue, et dit : « De même, ce n’est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux qu’il se perde un seul de ces petits. » (Matthieu 18,14).

 

L’enjeu de la brebis perdue, c’est de sauver celui qui s’égare, autrement dit, le pécheur. Jésus a fait une première supposition : « Si un être humain a cent brebis, et que l’une d’elles s’égare »… (Matthieu 18,12). Et voilà en parallèle : « Si ton frère a péché »… Voilà que Jésus nous donne l’interprétation et la mise en pratique de la parabole de la brebis perdue. Comment aller chercher le frère qui s’égare, et qui va à sa perte ?

 

Concrètement, en allant lui parler.

 

C’est très délicat de faire des reproches à quelqu’un. Il faut le dire avec tact, avec douceur, avec amour. Pour qu’il nous écoute, il faut qu’il soit un frère, c’est-à-dire que nous ayons une relation proche et ancienne. Il me semble malavisé d’aller faire des reproches à un inconnu, il risque simplement de claquer la porte. Mais si nous sommes son frère et son ami, il y a des chances qu’il nous écoute.

 

Et si nous sommes les frères et sœurs d’un pécheur, nous savons que nous sommes aussi pécheurs. Nous ne sommes pas mieux que lui.

 

Il y a cent brebis, et qui ressemble plus à une brebis qu’une autre brebis ? Ce n’est pas le mouton noir qui s’est perdu, mais une brebis comme n’importe quelle autre. Ça pourrait être moi. Dans l’Église, nous sommes encore bien plus que cent frères et sœurs. Et c’est l’un de nous, notre semblable, qui pèche, parce que l’Église est composée à cent pour cent de pécheurs.

 

Cela nous invite à un peu d’humilité quand nous allons nous adresser au frère qui s’égare. Je ne connais pas mieux que lui le droit chemin, je ne suis pas le vrai et beau berger. Je suis une brebis qui ne sait que suivre. Peut-être que c’est moi qui suis dans l’erreur et l’errance quand je veux ramener mon frère sur ma route, et que c’est lui qui est sur le sentier de la justice.

 

Alors trois étapes sont proposées, ce qui donne la douceur et le temps de la patience, de la persévérance. Ce qui donne aussi trois chances pour gagner notre frère. Essayer d’abord en tête à tête et non en public, pour ne pas détruire sa réputation et l’exposer à la moquerie. Puis élargir et ne pas rester seul.

 

C’est l’Esprit saint qui doit nous guider, et l’intérêt du frère, pas notre rancune personnelle. Ainsi ce n’est pas une réaction spontanée, un mouvement d’humeur et de colère. En réalité se taire est plus facile que faire un reproche. Mais parfois il ne faut pas se taire. Il faut faire la vérité. Quand un abus sexuel est commis, quand des enfants sont en danger, il ne faut pas se taire.

Sentinelle

Le prophète Ézéchiel reçoit cet appel à la vigilance. Il sera lanceur d’alerte et sentinelle. « Et toi, fils d’humain, je t’ai donné en guetteur pour la maison d’Israël. »

 

Cette mission prophétique ne va pas lui faire que des amis. Mais si c’est ce que Dieu lui dit de dire, il le dira. Car l’enjeu, c’est de sauver le frère, de l’avertir du danger, de l’écarter du précipice, d’aller chercher et sauver celui qui était perdu. C’est une question de vie ou de mort.

Deux ou trois en lien

Dieu nous donne de retrouver des frères et sœurs. Même sans être cent, à deux ou trois, tout est changé. Une communauté d’amour est refondée, par la réconciliation, la clarté, le pardon, la grâce donnée par Dieu. Une Église est créée.

 

Le mot Église est très employé dans les Actes, les épîtres et l’Apocalypse, et même dans l’Ancien Testament traduit en grec, pour parler de l’assemblée du peuple d’Israël. Mais parmi les évangiles, seul Matthieu mentionne l’Église, et seulement trois fois. Deux fois ici, et une fois au chapitre 16, quand Jésus dit à Pierre : « sur ce roc je bâtirai mon Église » (Matthieu 16,18). Et il ajoute : « ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » (Matthieu 16,19).

 

Ici il redit la presque même phrase, mais au pluriel, à tous les disciples : « tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. » Ce n’est pas le privilège de Pierre, c’est pour nous tous !

 

Pardonner, c’est donc délier, libérer. Qui peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? Mais c’est extraordinaire : Dieu nous délègue le pouvoir de pardonner, de délier. Non seulement de dénouer un conflit entre moi et un autre, mais de délier dans le ciel, devant Dieu, de pardonner et briser les chaînes au nom de Dieu.

 

Nous réparons les relations humaines brisées. C’est une grande espérance, une grande foi. Si souvent, humainement, quand quelqu’un nous a fait du mal, nous coupons toutes les relations avec lui. De façon réaliste, cela peut arriver entre chrétiens, mais avant cela, Jésus nous invite à essayer par trois fois de relier de nouveau.

 

Il arrive que des gens nous veuillent du mal, et qu’ils persistent malgré toutes les mains tendues. Alors oui, en ce cas finalement, il faut peut-être rompre le lien devenu toxique et venimeux, qui nous rongeait et nous emprisonnait et nous éloignait de la vie. Il y a des gens qui ne sont pas et ne veulent pas être nos frères et sœurs, ils sont païens et avides d’argent. C’est leur liberté. Soyons libres aussi.
Délier, ce n’est pas que le pardon, c’est aussi un mot pour les divorces, les séparations, conséquences de réalités malheureuses. Deux êtres s’étaient liés, et ils se délient, il coupent le lien.

 

Jésus nous fait entrevoir des possibilités de vrais liens qui durent. Il nous permet d’être liés dans le ciel, reliés les uns aux autres avec cette force du ciel. Ce serait impossible sans l’amour de Dieu. Nous ne pouvons être frères et sœurs que si nous sommes reconnus par un même père. Dieu est là.

Liés à Jésus

Et puisque Dieu est là, nous sommes Église. Si nous sommes juste deux ou trois frères et sœurs, nous devenons Église. Dieu promet d’être là, mais plus encore, il est déjà là, sinon nous ne pourrions pas être unis fraternellement.

 

Nous avons besoin de Dieu pour aller au frère. Nous avons besoin du frère pour aller à Dieu. La présence de Dieu transforme nos relations avec notre prochain qui devient frère. Et la présence de frères et sœurs ouvre nos relations avec Dieu.

 

Aujourd’hui l’Église est mal aimée, d’abord parce qu’on y entend d’abord une institution, une structure, alors qu’elle signifie une communauté convoquée par le Seigneur, une assemblée qui rassemble des humains devenus frères et sœurs. Ek-klêsia signifie appelé dehors, appelé à sortir à l’extérieur, invité par le Seigneur.

 

La foi moderne est facilement individualiste, en réaction contre une foi de toute la société qui était trop collective sans doute. Alors c’est ma foi et ma confession de foi, mon choix personnel, mon baptême, mon engagement, mes convictions. Beaucoup de gens croient en Dieu, mais n’aiment pas l’Église. Ils vivent leur foi dans des livres et sur internet.

 

Il faut dire que rencontrer d’autres croyants, ça peut être désagréable, d’abord parce qu’ils sont autres, avec d’autres points de vue, et qu’il bousculent ma petite vérité que j’aime. Ensuite parce que ce sont des pécheurs, et qu’ils risquent même de pécher contre moi, non pas une fois, ni sept fois, mais soixante-dix fois sept fois.

 

Mais voilà, Dieu est là où nous sommes deux ou trois. Si je suis seul dans mes élucubrations de foi, Dieu ne garantit pas d’être là. Mais déjà dans un couple qui se rencontre en son nom, Dieu est là.
Profondément, pour être heureux, nous avons besoin des autres, et des autres qui soient de vrais frères et sœurs. Si nous sommes deux ou trois dans l’unité, Dieu nous donnera tout ce que nous demanderons. Il nous donnera des frères et sœurs contre la solitude amère.

 

Dieu est amour. L’amour se conjugue à plusieurs. Dieu est Trinité ; si nous sommes deux ou trois unis, nous reflétons sa Trinité, nous devenons son image ; Dieu est là. Il est au milieu, il centre notre vie.

 

Dieu fait alliance avec nous, pour que nous soyons liés les uns aux autres en lui sur la terre comme au ciel.

 

***

 

Seigneur, viens renouveler nos relations, par la puissance de ta grâce. Libère-nous de nos rancunes et de nos haines, délie-nous de nos enfermements, de nos attaches mauvaises, défais les nœuds inextricables, resserre nos liens fraternels. Fais-nous redécouvrir la joie d’être reliés à toi et reliés les uns aux autres, unis dans l’amour. Tu es là au milieu de nous.

Amen ! Alléluia !

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