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Heureux (Matthieu 5,1-12)
Prédication du dimanche 1er novembre 2026
Jésus est monté dans la montagne, comme Moïse, au plus près du ciel. Dieu est là. C’est le lieu de la prière et du silence. Et puis Jésus ouvre la bouche. Si l’auteur donne cette précision apparemment superflue, c’est pour prendre le temps d’affiner la qualité du silence et de l’écoute, porter attention à chaque détail, regarder Jésus et être suspendu à ses lèvres. Ce sermon sur la montagne est le premier enseignement de Jésus : « Heureux ! »
Ces paroles sont belles, et sont d’abord à admirer, à savourer comme un poème, comme une vérité délicate et magnifiquement dite. Ce bonheur, je le découvre et le ressens à travers ces mots extraordinaires. Jésus nous fait entrevoir le ciel et son royaume. Comme écrit Jean dans l’Apocalypse :
« Et il me transporta en esprit sur une grande et haute montagne. Et il me montra la ville sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel d’auprès de Dieu. » (Ap 21,10).
Nous sommes en extase devant cette vision, comme un rêve, une utopie, un idéal, une terre où règnent enfin la douceur, la justice, la paix, la pureté du cœur. Un royaume des cieux où nous voyons Dieu, et qui nous est donné ! Ce sont des promesses d’avenir face à la souffrance, c’est une puissante espérance.
Or des questions viennent. Est-ce une bénédiction, une affirmation, une alliance, un commandement ? Et pour qui ? Est-ce au présent ou au futur ?
Nous pouvons commencer par la grammaire. « Heureux ceux qui… » La syntaxe nous est inhabituelle. D’une manière très hébraïque, il n’y a pas de verbe, ce qui ouvre mille interprétations. Et le sujet est flou : « ceux qui », est-ce moi, toi, lui, elle, nous, vous, ou d’autres ? (Heureux est au pluriel.) Faut-il comprendre : « vous êtes heureux », « vous serez heureux », « soyez heureux » ? Jésus répond dans sa dernière béatitude : « heureux êtes-vous ». Plus que la volonté du commandement ou la parole créatrice de la bénédiction, c’est tout simplement un constat de ce qui est. Pourtant Jésus annonce comme existant ce qui n’existe pas. C’est une proclamation, l’heureuse nouvelle de l’évangile.
Quant aux temps, il y a plusieurs futurs, comme « ils hériteront la terre », mais aussi un présent, « le royaume des cieux est à eux ». Comme si le ciel était plus accessible que la terre ; le ciel est au présent et la terre au futur. Premier paradoxe où je comprends que le ciel est déjà parachevé en Dieu, tandis que la terre n’a pas fini d’être créée et d’évoluer vers le désir de Dieu.
Sur la montagne, Moïse a reçu dix paroles qui sont plus des promesses que des commandements. Ces neuf paroles de Jésus disent encore plus radicalement des dons de Dieu que des actions que nous serions capables d’accomplir. Elles sont pure grâce et bonheur.
Pour autant, est-ce le retrait du monde dans un doux rêve utopique, comme une vapeur d’opium qui berce et permet de s’évader ? Est-ce un moyen de se consoler du présent en imaginant un avenir meilleur ?
Là nous redescendons sur terre. Jésus ne donne pas une loi ni même un devoir moral, mais une vision pour agir. Nous pouvons essayer de vivre selon cet idéal. Chercher à être faiseur de paix, sensible à la peine de l’autre, humble, tendu vers la justice…
Comment pourrions-nous oublier que les pauvres manquent de presque tout, que les endeuillés perdent le goût de vivre, que les doux sont ignorés voire écrasés, que la faim et la soif envahissent le cerveau et empêchent toute autre pensée ? Nous sommes plus souvent égoïstes que compatissants ; et qui a un cœur parfaitement pur ? Et être chrétien dans le monde, c’est si souvent être minoritaire et sournoisement persécuté d’une manière ou d’une autre.
Dieu nous relève. Jésus nous annonce la joie dans notre misère même. La consolation ne nous endort pas, mais nous réconforte et nous fortifie pour redonner courage.
Dieu nous met « en marche », comme traduit Chouraqui1. Des béatitudes existent aussi dans l’Ancien Testament : « Heureux l’humain qui a trouvé sagesse ! » (Pr 3,13). Et ce mot « heureux », en hébreu èshèr, vient d’une racine qui signifie aussi avancer, marcher. Cela suggère l’image de continuer sur la voie droite, les yeux fixés à l’horizon vers Dieu. Cette félicité n’est pas une paresse béate, mais l’espérance et la joie qui nous permettent d’avancer au milieu de la tragédie.
Mais l’action ne nous mène pas au salut. Et l’évangile ne consiste pas juste à apporter au pauvre la prospérité matérielle. Nous restons mendiants à l’Esprit. Jésus énonce l’impossible. Ceux qui pleurent ne sont pas heureux, ils sont inconsolables. Ce qu’il dit est irréel, irréaliste, irréalisable, et totalement paradoxal. Est-ce pour nous ?
C’est pour Jésus. Jésus est ce pauvre. « Jésus pleura » à la mort de Lazare (Jn 11,35). Jésus dit : « j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger » (Mt 25,35) ; et sur la croix : « J’ai soif » (Jn 19,28). « Mon royaume n’est pas d’ici. » (Jn 18,36). Et il est appelé fils de Dieu.
Jésus a souffert, et il est mort. Ce qui paraît un échec à vues humaines est en réalité une victoire aux yeux de Dieu. La faiblesse d’aujourd’hui devient force.
Jésus renverse toutes les valeurs humaines. La vie est changée, tout est transfiguré. La pauvreté nous tourne vers les trésors du ciel, le deuil devient l’occasion de sentir l’amour maternel de notre Père, les assoiffés et affamés connaissent le désir et brûlent d’espérance. L’impossible joie surgit aujourd’hui par l’Esprit saint.
Avec les Églises sœurs, nous pouvons fêter aujourd’hui tous les saints (même si ce n’est pas notre habitude), les consacrés, les croyants, les sauvés, les vivants, les ressuscités (et non pas les morts). Ces neuf paroles de bonheur donnent un idéal de sainteté, de sanctification. Nous y sommes appelés, nous sommes en mouvement. La marche avec Christ est légère, et nos pas sont agiles, l’allégresse nous transporte. La grâce n’est pas passive ; et en même temps, nous sommes sanctifiés, au passif divin. Selon nos forces, nous sommes appelés à faire et à devenir, mais c’est l’Esprit saint qui agit en nous. Nous deviendrons à l’image de Dieu, saints, fils et filles de Dieu, héritiers du Royaume.
Comme dans le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, la marche de la vie est parfois rude et caillouteuse, avec des douleurs musculaires ; et pourtant elle est heureuse, et remplit les yeux de lumière et de paysages verdoyants.
La première lettre de Jean fait écho à la promesse aux cœurs purs :
« nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est. Quiconque a cette espérance en lui se purifie, comme lui est pur. » (1 Jn 3,2).
Découvrir Dieu nous sanctifie. Dans l’Apocalypse, Jean voit une foule innombrable, comme une communion des saints qui dépasse toutes les frontières.
« Ils n’auront plus faim, ils n’auront plus soif […] et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. » (Ap 7,16-17).
Oui tout nous est donné quand nous fixons nos yeux sur la réalité rêvée que Dieu accomplit pour nous, en nous. Il renouvelle la face de la terre. Réjouissons-nous !
1 « En marche hb ashréi : état de celui qui marche vers le but ultime, la rencontre de IHVH. » Note à Psaumes 1,1 ; La Bible, traduite et présentée par André Chouraqui, Desclée de Brouwer, 1974-1979 (2003).