Je suis bon (Matthieu 20,1-16)

Prédication du dimanche 20 septembre 2026 à Saint-Agrève

Du salaire au don

Dieu est bon. C’est pour moi un message essentiel de la parabole, et pourtant nous ne l’entendons pas toujours. Oui Jésus nous étonne et nous amène à admirer la justice de Dieu, mais surtout aussi sa bonté, son amour.

 

Je ne sais pas si vous arrivez à bien partager un gâteau. Quand il fallait découper un gâteau, mon grand-père faisait des parts très inégales, et il disait : « La justice n’est pas de ce monde. » Évidemment, ça ne faisait pas que des heureux. Dieu agit-il ainsi ? Est-il juste ou injuste ?

 

En fait nous cloisonnons beaucoup nos vies en séparant le domaine de la justice et celui de l’amour. Il y aurait les relations civiques et commerciales, toute la vie professionnelle, où tout serait régi par la justice : chacun est payé selon son travail, la même loi s’applique à tous et chacun a les mêmes droits et devoirs, liberté, égalité. Là, on ne se fait pas de cadeau ; ou le prétendu cadeau est suspect, il manipule, attend un contre-don, cache un intérêt voire un pot de vin. Et d’un autre côté, la vie privée serait le lieu exclusif de l’amour, de la bonté.

 

Si tel est le cas, alors il ne faut pas s’étonner que le monde nous paraisse devenu dur, brutal, impitoyable.

 

Ce qui m’étonne dans la parabole, c’est que dans le monde professionnel, Jésus fait entrer la bonté. Les ouvriers du matin sont payés selon le droit et la justice. Un denier, c’est le salaire normal d’une journée de travail, et cela permet de vivre.

 

Ce qui dérange, c’est que les ouvriers de la onzième heure sont payés au-delà de la justice, au-delà du salaire horaire ; ils reçoivent un cadeau de leur employeur. Car il est bon. Et ainsi ils auront eux aussi ce qu’il leur faut pour vivre.

 

« Cherchez premièrement le royaume et sa justice ; et tout cela vous sera ajouté. » (Matthieu 6,33).

C’est bien une parabole du royaume des cieux. La justice de ce royaume dépasse les droits humains ou le contrat ; elle est intimement liée à l’amour.

Dieu donne sans compter, quelle belle nouvelle ! Pourtant si tous ne se réjouissent pas du don, c’est qu’il pose problème, au fond. Quel est le problème du don ? Nous ne le contrôlons pas. Nous dépendons totalement de Dieu. Il ne vient pas récompenser notre mérite. Nous ne pouvons pas le reproduire nous-mêmes pour assurer notre avenir.

 

« Donne-nous aujourd’hui notre pain essentiel. » (Matthieu 6,11).

Prière magnifique mais elle veut dire que nous ne gagnons pas notre pain, notre vie. Ce pain nous est donné. Ce n’est pas un dû. Et second problème, notre Père nous le donne aujourd’hui, et demain nous devrons le lui redemander ; chaque jour à l’infini nous devons rester intimement liés à lui, au lieu de demander comme le fils prodigue en une fois tout l’héritage pour pouvoir partir loin du père.

 

Nous sommes comme des mendiants, des pauvres, à vivre de don du ciel au jour le jour.
Il y a des gens qui disent : « Je ne veux pas la charité, je veux des droits. » « Je ne désire pas l’aumône ou la pitié, mais la justice. » Oui, car les droits nous appartiennent, alors que le don peut entretenir une dépendance sournoise, et asservir.

 

C’est pourquoi le don ne suffit pas. Un don sans amour, pour se donner bonne conscience ou dans le cas des entreprises, pour redorer ou reverdir leur image, revient encore à une relation commerciale et intéressée.

 

Mais voilà que Dieu se révèle comme notre Père, et un vrai père qui nous aime, et d’un vrai amour, avec de vrais dons. Et en cela c’est bien le royaume des cieux, si éloigné de nos expériences souvent malheureuses des humains de la terre, de faux amour et de faux dons.

Toucher les yeux

Et c’est l’œil aussi qui devient différent. « Ton œil est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » L’œil de Dieu est bon, notre œil est parfois mauvais. Tout est déjà dans le regard : l’amour, l’empathie, ou la jalousie, l’indifférence.

 

Notre père nous regarde avec amour. Le maître de maison a vu que les premiers ont travaillé dur, longtemps, lourdement, péniblement, sous le soleil. Et ils reçoivent un salaire bien mérité. Il a vu aussi les autres, il a même dialogué avec les ouvriers de la onzième heure et les a écoutés. Il a vu et entendu leur détresse, leur déprime, leur tristesse de se sentir inutiles, inemployés parce que personne n’a voulu les choisir. Qui est le plus à plaindre, le travailleur ou le chômeur ? Les deux. Jésus n’a pas voulu privilégier les uns ou les autres. Ils sont différents. Il a vu leurs besoins, et les a comblés.

 

Ce n’est pas pour dévaloriser le travail. Agir et porter du fruit, et surtout faire croître le fruit de la vigne, est une belle mission dont il les a chargés, et dont ils se sont bien acquittés. Dieu aussi nous met au travail, nous envoie.

 

C’est notre vocation, dès la création selon Genèse 2.

« Le SEIGNEUR Dieu prit l’être humain et le plaça dans le jardin d’Éden pour le servir et pour veiller sur lui. » (Genèse 2,15).

Servir la terre en la cultivant, faire vivre autour de nous notre réalité terrestre, Dieu nous y appelle et c’est beau.

 

Dieu nous appelle à servir la vigne, car son amour est dans ce travail, son amour est dans sa vigne, comme le dit Ésaïe :

« Laissez-moi, je vous prie, chanter pour mon ami le chant de mon bien-aimé pour sa vigne. » (Ésaïe 5,1).

Heureux l’homme qui travaille à la vigne qu’il aime ! Son travail lui semblera léger.

 

Pourquoi les ouvriers de la vigne du Seigneur ont-ils trouvé le travail lourd ? Pourquoi ont-ils grogné, murmuré, ces appelés de la première heure, ces premiers compagnons, ces premiers invités ? Ils n’ont pas aimé la vigne comme le maître de maison l’a aimée. Il y a déjà là quelque chose qui n’est pas ajusté, dans leur vie, et qui n’a rien à voir avec les ouvriers de la onzième heure. Notre jalousie parle de nous. Notre œil mauvais a peut-être une poutre que nous n’avions pas perçue. Dieu va nous faire découvrir que le servir n’est pas une servitude mais une joie. Il nous a libérés de l’esclavage, et sans gratitude, nous murmurons comme le peuple au désert. Que Dieu nous donne la joie dans ce que nous sommes et dans ce que nous faisons !

 

Ésaïe continue : « Oui, la vigne du SEIGNEUR de l’univers, c’est la maison d’Israël » (Ésaïe 5,7). Le maître de maison, c’est Dieu. Et nous œuvrons aux œuvres de Dieu, et c’est lui qui œuvre. Et son œuvre, c’est nous. Les humains travaillent à la vigne qui est l’humanité. Notre travail, c’est l’humain. Et en particulier le peuple de Dieu que nous sommes aussi, avec Israël, avec Jésus, le roi d’Israël.
Voir chaque être humain avec le regard bon du Dieu, telle est notre lettre de mission, et ainsi l’aimer, comme nous-mêmes.

 

À la fin du même chapitre, Matthieu 20, deux hommes demandent à Jésus :

« Seigneur, que nos yeux s’ouvrent. Ému de compassion, Jésus toucha leurs yeux ; et aussitôt ils recouvrèrent la vue, et le suivirent. » (Matthieu 20,33-34).

Ainsi, touché par Jésus, notre œil mauvais, notre œil aveuglé, devient un œil bon posé sur notre frère et sœur en souffrance. L’œil a une espérance, il sera sauvé.

Si tu savais le don de Dieu

Et par la justice extraordinaire qui se joint à l’amour, nous pouvons non seulement ne pas être jaloux et amer, mais nous réjouir du bien qui est donné à l’autre. Alors la question de l’équité du partage devient secondaire, s’il est vrai que « tout ce qui est à moi est à toi » (Luc 15,31). Nous sommes unis par l’amour. Ton bonheur est mon bonheur. Nous goûtons ce parfum de gratuité, de grâce.

 

Dieu ne nous parle pas que de travail. Il parle du ciel. Son salaire n’est pas monétaire. Il donne un à tous. Il n’y a rien de comptable. Ce qu’il donne n’est pas quantifiable, pas divisible. Il ne peut pas donner moins que un, ni plus que un. Il donne son fils, son unique. Il donne tout.

 

Il donne au fidèle de toujours, le premier un peu grognon ; il donne au dernier venu comme s’il était le premier. Il donne à celui qui n’a rien fait. Il ne mesure pas la valeur du temps. Le temps perdu est du temps donné, du temps passé à songer, à méditer, et qui sait, même à prier. Le psaume 127 chante :

« Rien ne sert de vous lever tôt, de retarder votre repos, de manger un pain pétri de peines ! À son ami qui dort, il donnera tout autant. » (Psaume 127,2).

 

***

Notre Père, aujourd’hui, donne-nous notre pain. Appelle-nous à agir si tu le désires, à contempler si tu le désires. Donne-nous de remplir notre temps si tu le désires, ou de le laisser libre et ouvert à l’inconnu. Apprends-nous la grâce et la gratuité. Donne-nous l’œil qui lève le regard et voit le ciel, et voit la terre autrement. Donne-nous d’aimer notre vie, notre vigne, comme toi tu l’aimes ; et de nous réjouir ensemble, quand ton amour vient réparer toutes les injustices.

 

Amen ! Alléluia !

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